
Chapitre neuvième (Vitaly), partie 2/2 :
Il prit la pomme qu’il n’avait pas mangée, et la posa à côté d’Irina, avant de passer une main dans ses cheveux. Elle se figea, regarda la pomme comme on regarde une soucoupe volante, et la repoussa vers mon plateau qui trônait au centre, marmonnant un « Merci, c’est bon, je n’ai pas faim à ce point… »
Elle était troublée, déstabilisée. Encore ce pincement dans ma chair, dans ma poitrine. Kirill s’avança à nouveau. Pourquoi ? Pourquoi se comportait-il ainsi avec elle, alors que c’était un connard, qu’il ne se souciait de personne d’autre que de lui-même ? Cela m’échappait, mais je crois bien que ça ne me plaisait pas beaucoup.
- J’insiste, reprit-il. Ça me fait plaisir.
A ces mots Irina se mit un point d’honneur à ne pas le regarder et pris la pomme d’une main hésitante en murmurant presque les remerciements qu’elle lui adressait. La scène ne me donna pas envie d’en voir plus.
Je partis brusquement vers le gymnase, sans demander mon reste, suivi par Nikolaï un peu plus loin derrière. J’y parvins, poussai la lourde porte de bois, descendis le long des gradins et rejoins Stanislav et Emelian qui s’occupaient du branchement des instruments. C’était la deuxième répétition à laquelle j’assistais. Après tout, pas la peine de faire preuve d’une assiduité à battre les records, la musique, c’était un moyen de gratter un peu de fric pour organiser nos plans, les rendre possible, et un moyen d’extérioriser aussi, sans doute un peu. J’avais toujours aimé chanter, peindre, jouer du piano… mais ce groupe, il me paraissait faux. Il semblait vouloir recouvrir les pulsions meurtrières de Kirill.
Néanmoins, à nous cinq, nous devenions une bande, une vraie. Et sans m’en rendre compte, je m’y étais habitué en très peu de temps. Nos liens s’étaient tissés sans méfiance, parce que nous savions d’où nous venions, d’où les autres venaient. C’était un peu comme si tout cela me dépassait. Mais je trouvais avec eux des personnes que l’on pouvait couramment appeler « amis ». Malgré ma haine pour Kirill, malgré mon traumatisme qui ne s’effaçait pas, j’avais du soutien avec eux. Je savais où j’allais. Même si je me demandais parfois si c’était la bonne direction à prendre. Peu importait. Mieux valait avoir un but qu’errer dans la vie comme on erre sur un trottoir.
Kirill fit enfin irruption, et se dirigea à grand pas vers moi. Je ne compris pas pourquoi, mais il me gifla. La salle devint silencieuse. Stan, Emelian et Niko nous regardaient, lui et moi, les deux frères. Je ne vacillai pas, ne tournai même pas la tête, me contentai de la toiser d’un œil glacial.
- Que me vaut cet honneur ? Ironisai-je.
- Pauvre con ! Cracha Kirill. T’es jaloux. Jaloux de moi avec Irina.
Les mots me glacèrent le dos, mais je fis semblant de le trouver ridicule, et ricanai.
- Tu rêves mon pauvre ! Fais ce que tu veux avec elle, je m’en fous de cette fille, tu n’auras pas de rival !
Kirill me gifla une nouvelle fois, et alors je faillis me ruer sur lu, cependant Stan et Emelian avaient prévu le coup, et vinrent me retenir par les bras, lorsque Nikolaï s’approchait de Kirill pour le détendre.
- Tu comprends pas ! Lança mon frère. Je n’en ai rien a foutre d’elle, mais toi ce n’est pas le cas ! Je te préviens Vitaly, je ne veux pas d’attachements à qui que ce soit ! Je veux que tu restes concentré, que rien ne te détourne de nous et de nos projets ! Tu m’entends ?!
Il avait rugi. Moi j’avais compris. Il s’était servi d’Irina, à midi. Non content d’avoir déjà ses sentiments, il fallait qu’il en joue ! Il se foutait d’elle… totalement. Pour avoir ma réaction, qui n’était pas hermétique. Le salaud… le salaud.
- Je me casse, lâchai-je d’un ton cassant. Lâchez-moi.
- Reste là Vitaly, me lança Stanislav. Kirill sait ce qu’il dit, écoute-le et au moins t’auras pas de soucis à te faire.
- Parce que tu crois que j’ai peur de lui ?! Vociférai-je.
- C’est bien là le problème ! S’exclama Kirill. Tu devrais, Vitaly. Parmi nous cinq, tu es le seul qui devrais me craindre, mais ce n’est pas le cas ! Tu es mon frère, ça ne me rend pas plus indulgent mais plus exigeant ! Je te jure que si tu nous tourne le dos, tu vas en chier mon pauvre !
Et à ces mots je vis que je n’avais pas sa confiance. C’est ce qui me dissuada de tout abandonner sur le champ : parce que je ne voulais pas être vu comme un lâche par les autres, ni par lui. Car même si c’était dur de l’admettre, son opinion de moi m’importait. Je n’avais pas peur de lui, c’était vrai, mais il occupait une grosse place dans ma vie. Je ne vivais pas pour décevoir ceux qui comptaient sur moi. Même si moi, je ne comptais pas sur eux.
- Ça va, j’ai compris, t’as pas de soucis à te faire, je ne vous lâcherai pas, grommelai-je en me détachant de Stan et Emelian d’un coup sec de l’épaule.
Ils me lâchèrent aussitôt. Ils n’étaient pas plus du côté de Kirill qu’ils n’étaient du mien, cependant ils étaient d’accord avec le principe de non-attachement. Je comprenais un peu.
- Et Irina ? Relança mon frère, insupportable.
Je me retournai vers lui, croisai les bras sur ma poitrine, et le fixai froidement, sans aucune autre expression qu’un fort dégoût dans les yeux. Je n’avais pas l’intention de répondre. J’avais l’intention de le voir perdre.
Au bout de quelques instants, Nikolaï fit tourner le vent en ma faveur.
- C’est bon Kirill, laisse tomber, tu as sa parole, Vitaly ne nous tournera jamais le dos, c’est pas son genre.
Après ça, mon frère ne bougea pas encore pendant quelques secondes. Puis il poussa un soupir excédé, et partit s’emparer de sa guitare. Du regard, je trouvai Nikolaï qui lui me regardait encore, et fit passer dans mes yeux une expression que je n’avais pas l’habitude d’invoquer ; de la gratitude. Lui me sourit, mais il y avait dans ce sourire un arrière gout d’avertissement.
La répétition commença. Je m’approchai du micro, le pris entre mes mains, attendis la bonne mesure, et me mis à chanter.
Lancer Karma Police, Radiohead *-*
“- Karma Police
Arrest this man
He talks in maths
He buzzes like a fridge
He’s like a detuned radio…”
Je me perdis entièrement dans la musique qui à mes oreilles n’était plus que le reflet du monde. Une musique à la fois lente et rythmée, mélancolique, agonisante, douloureuse, agressive presque.
“- Karma Police
Arrest this girl
Her Hitler hairdo
Is making me feel ill
And we have crashed her party…”
Les paroles d’Emelian, que j’avais découvertes quelques jours plus tôt, ne m’avaient jamais semblé prendre autant de sens qu’en cet instant. Je me sentais presque bien. Je ne voulais pas m’arrêter de chanter. C’était comme si nos rêves de vengeance n’étaient plus là, c’était comme si tout n’avait été qu’un cauchemar, ou que tout s’était passé dans un autre monde, et que j’entrais dans un nouveau, un on il aurait été possible de chanter tout le temps.
“- This is what you’ll get
This is what you’ll get
This is what you’ll get
When you mess with us…”
“- For a minute there…
I lost myself… I lost myself
Oh for a minute there…
I lost myself!”
J’étais le texte. J’étais celui qui s’était perdu. J’étais tout ça. For a minute there, I lost myself. La chanson prit fin sur une mélodie agressive mais splendide néanmoins. Du moins, je le trouvais. Je me rendis compte que j’avais fermé les yeux, mais cela ne m’avait pas empêcher de voir un monde tout entier s’étendre devant moi. Je les rouvris. Et je vis quelque chose qui me surpris.
Quelques personnes s’étaient glissées à l’intérieur du gymnase. Une vingtaine d’élèves d’ici. Et même l’un des professeurs. Et dans les plus proches, une chevelure rousse, des yeux verts, un visage calme, un visage beau, avec du charme, un visage tendre. Elle me sourit. Je lui souris spontanément. A Irina, à elle seule.
Puis je me souvins des mots de Kirill. D’abord ceux concernant la jalousie. Et je compris qu’il avait eu raison. J’avais été jaloux. Monstrueusement jaloux. Puis me vinrent les paroles concernant l’attachement. Et là, je me renfrognai, de l’intérieur. Mon sourire pour elle n’en pâtit pas. Elle était la seule qui pouvait le faire tenir ainsi. Comment s’y prenait-elle ? Je la connaissais à peine… je la savais vive d’esprit, drôle, un peu secrète, gentille comme personne, sans tomber dans la naïveté pour autant… mais je ne savais rien de sa vie. Rien de son passé. Pourtant je voulais lui sourire. Lui sourire, pour montrer que je savais qu’elle était là, qu’elle existait, et que j’en étais heureux.
- Bon, c’est pas un zoo ici, s’emporta Kirill. Désolé, mais c’est une répétition, merci !
Les pseudo-spectateurs ne se le firent pas dire deux fois. Irina regarda Kirill. Pincement dans ma chair, dans ma poitrine. Il lui adressa un clin d’œil. Envie de le frapper. Elle sortit. Déchirement, quelque part.
Nous répétâmes encore deux fois la chanson. Puis Kirill la trouva satisfaisante. Emelian trouva encore quelques choses à redire, mais nous n’avions plus le temps pour aujourd’hui. Alors, mon frère nous parla d’une toute autre chose ; Tolstoï. Je ne l’écoutais que d’une oreille. Parce que je sentais mon être se partager entre deux choses que je ne pouvais concilier. Vengeance, et Irina. Qui était-elle pour moi ? Je ne savais pas – ou bien n’osais pas – encore le dire, mais je savais qu’elle était à part de tout. A part de « ça ». A quoi tenais-je le plus ? Ma vengeance, évidemment. Non, ce n’était pas si évident. L’idée d’Irina s’imposait à moi avec violence. Ma vengeance. C’était là ma vie qui était en jeu. Ma vengeance, ma vie.
Kirill ne disait rien de primordial. Il peaufinait encore son plan d’action, nous en ferait bientôt part. Mais « ça se rapprochait », disait-il. Super. J’avais un goût amer dans la bouche.
Je décidai que tant que tout n’était pas enclenché, que la machine pour regagner mon honneur après m’être vengé n’était pas en route, je pouvais profiter d’Irina. Aussi filai-je rapidement hors du gymnase, considérant que la répétition était bel et bien terminée.
En ce moment, elle avait cours d’anglais. Si je me dépêchais, je pouvais la rattraper à la sortie.
- Vitaly ?!
La voix de Nikolaï m’arrêta net. Je me retournai, pressé d’en finir pour repartir.
- Oui ?
- Attends, j’ai quelque chose à te dire. Quelque chose d’important.
Le soir, dans ma chambre, je trônais sur la chaise devant mon bureau, inexpressif. Un peu mort. Un peu vivant. Un peu des deux. Les mots de Nikolaï ne quittaient pas ma tête. Ni leurs conséquences. Des mots qui faisaient s’effondrer une partie de mon esprit.
Ainsi, Irina… c’était… douloureux. Irina était la fille du concierge de Tolstoï. De celui qui avait assisté à tous les viols, qui n’avait pas participé, mais qui, d’un visage accablé, avait tout vu. Qui n’avait rien dit. Que j’avais supplié de m’aider, le premier soir où je fus violé, que j’avais regardé dans les yeux, directement, larmoyant, sans obtenir de lui la moindre réaction. Je n’étais pas capable de gérer ça. Irina. Lui. Irina. LUI. Pourquoi elle, sa fille ? Pourquoi la seule à qui je veuille sourire ? Pourquoi la seule qui m’avait redonné un peu de vie, sans rien faire de spécial, juste en étant là ? A peine trois semaines que je la connaissais, elle avait rapidement chamboulé ma vie. A ce compte là, j’aurais préféré qu’elle n’y entre jamais. Je ne voulais pas me mettre à la détester. Mais je savais que ce serait plus fort que moi. Mais je ne le voulais pas ! Pourquoi elle ?!
Et pourquoi Kirill ne me l’avait-il pas dit dès le début ? Je l’aurais méprisée avant de m’attacher, tout aurait été tellement plus simple…
A présent, j’étais anéantit. Encore une désillusion. Lorsque j’avais pensé remonter un peu, je retombais encore un peu plus bas qu’avant. Cette chaise. Ce bureau. Cette chambre. Trop ordonnée. Besoin de désordre. Besoin de chaos.
Alors je me levai subitement, envoyai ma chaise contre le mur d’en face qu’elle cogna dans un bruit sourd. D’un grand geste j’envoyai au sol les feuilles volantes posées sur mon bureau, balançai mes livres au hasard, en déchirai des pages. Mon lit ne fut rapidement plus qu’un matelas déserté de couvertures ou de draps. Je frappai ma fenêtre du poing, brisai l’un des carreaux, me mis à saigner. Je poussai un hurlement de douleur, glissai sur le sol, juste à côté du verre qui jonchait à présent la moquette de ma chambre.
Putain, ça faisait mal. A l’intérieur. Mon poignet.
Non… la douleur de ce poignet, ce n’était rien, comparé à l’autre douleur que je ressentais. Celle-ci était atroce. C’était encore ce pincement dans ma chair, dans ma poitrine. Mais mille fois plus fort. Comme si on m’arrachait quelque chose. Comme si on me cramait les veines.
Et je compris alors. Je compris que ce pincement, depuis le début, me venait du cœur.
On me volait mon cœur. Les restes de mon cœur.
On me volait ce qui m’était revenu.
Fin du chapitre neuvième
Image : Yuuki, Vampire Knight ^.^
-> C'est bon, vous m'aimez bien encore? é_è
*se protège contre les tomates* Booon mais
j'ai posté la suiiite ! Ai fini mon bac today avec
l'oral de french, trop cool °w° j'ai réussi en plus \o/
Good luck a ceux qui passent encore des épreuves !
Bonnes vacances ! (La suite arrivera... en fonction de
ce que je pourrai faire... je vous tiendrai au courant <3)



et je risque... de devoir porter un tutu rose 

de plus, le prénom Leah est le prénom de ma cousine 











Samantha
dim 05 jui 2009 19:08