Accueil Date de création : 28/12/08 Dernière mise à jour : 17/09/09 23:02 / 25 articles publiés
 

Les Cicatrices, Chapitre onzième__ Partie une  posté le jeudi 17 septembre 2009 22:46

 

 

Chapitre onzième (Vitaly) partie 1/2 :

 

 

 

- Si tu m’expliques une nouvelle fois à quoi tu joues, Kirill, peut-être que je finirai par comprendre, lançai-je à mon aîné d’un ton excédé.

 

C’était le weekend, le premier weekend succédant aux vacances de Noël. De longues et longues et longues semaines avaient passées depuis le début de l’année, mais depuis quelque temps, soudain tout semblait plus vrai, plus matériel, plus vivant. C’était peut-être dû à l’hiver brutal, qui nous confrontait à la réalité. Ou peut-être, simplement, quittions-nous nos simples rêves et stratégies vengeresques pour passer à l’offensive, enfin. Le moment que j’avais attendu et redouté depuis le début de l’année. Le moment qui m’avait fait me lever le matin, manger à midi, et dormir le soir. Le moment qui avait régi mes journées, mes envies les plus simples, mes désirs les plus fous, mais aussi mes craintes les plus atroces. Le moment tant attendu, en vérité si attendu qu’il s’était accompagné lui-même d’une touche d’irréel, et qu’une fois finalement arrivé, j’y croyais à peine.

 

Et puis, mon cher grand ne rendait pas les choses bien claires ; évidemment, il avait un plan d’action. Sinon, nous ne serions pas à Moscou, en cet instant même, dans un Motel complètement pourri, à nous geler les couilles dans une chambre sans chauffage, l’écouter nous expliquer les labyrinthes sinueux de sa pensée ô combien singulière.

 

- Je soutiens Vit’, m’appuya Nikolaï. Je ne comprends rien. En gros, prendre notre revanche maintenant n’est pas le but, mais tu veux les avertir ? Depuis quand on avertit l’ennemi ? Tu crois peut-être que les Allemands nous ont prévenus à l’époque de Stalingrad ?!

 

Alors que Kirill levait au ciel ses yeux gris et méchants comme jamais le gris n’avait pu le montrer, Stanislas et Emelian hochaient également la tête. Nous étions tous arrivés ici pleins d’excitation, d’adrénaline, d’ambition, et finalement tout retombait mollement. Kirill nous perdait. Et moi, depuis huit foutus heures que nous étions là, je sentais ma colère accroître lentement, presque douloureusement, dans mon corps.

 

Il jouait, jouait littéralement, avec nos émotions, avec nous. Il savait tout ce que cela représentait pour nous, pour moi ; la satisfaction et l’immense crainte que notre acte de vengeance nous offrait. Car il y avait de quoi avoir peur, ce n’était pas sans risque, surtout en Russie, les choses comme ça. Et puis, c’était replonger dans une période qui, peut-être, aurait mieux fait d’être oubliée. La bonne réponse n’était jamais donnée, de toute façon.

 

Mais, tout personnellement, ce qui me terrifiait le plus, c’était moi-même. Mon cœur volé, présent dans une absence.

 

En d’autres termes, Irina.

 

Notre relation avait bien… évolué, au cours de ces dernières semaines. J’avais d’abord pensé, en apprenant tout au sujet de son parentage, qu’il me serait impossible de la côtoyer sans voir en elle son père, aussi coupable du fait de son stoïcisme que le prête Gabrielov. Et, en toue honnêteté, dur, ça l’avait été, au tout, tout début. Lorsque je l’avais vue débarquer dans la salle les surveillants, environ une semaine après qu’on m’ait tout révélé sur elle, une semaine à l’éviter pour ne pas la haïr, je n’avais pas pu empêcher la colère de se manifester, au moins dans mon regard. Et puis, Kirill l’avait complimentée, draguée même, et là, les sentiments avaient basculés, et avait dominé une jalousie inexpliquée, une envie de la tirer des griffes de mon frère. Je l’avais entraînée au loin. Une fois en tête à tête, la fureur revenait. Un peu alarmé par la vitesse à laquelle le ressentiment m’attrapait, j’étais parti subitement. Puis, j’étais revenu. Parce que l’idée de la laisser seule, perdue, derrière moi, m’était plus qu’insupportable.

 

Depuis ce jour, les choses étaient plus stables. J’évitais les têtes à têtes avec elle, ils me rendaient toujours nerveux, et je n’avais pas envie de… m’attacher, si tel était le mot, davantage. Néanmoins, je la voyais toujours ou presque entre midi et deux, au self, puisque Nikolaï et elle s’entendaient à merveille, et ne parlons pas de Kirill.

 

Kirill. J’’avais d’abord pensé qu’il m’interdirait de la voit, à cause de mes soi-disant sentiments pour elle (ridicule !), mais finalement, ce ne fut pas le cas. Il prohibait toujours l’attachement, cependant il avait clairement signifié qu’il était intéressant pour nous de garder Irina à nos côtés. J’avais du mal à l’accepter. Cela me donnait l’impression de l’utiliser. Et les flirts de Kirill, qui la faisaient toujours autant rougir, me faisaient, moi, vomir. Rien qu’un échange de regards entre ces deux là me donnait des envies de meurtre.

 

Enfin, Irina semblait déstabilisée, vis-à-vis de moi. Je reconnaissais qu’elle avait de quoi ; avant que Niko ne me révélât l’identité de son père, elle avait réussi à atteindre avec moi un seuil d’intimité, de confiance, presque, que personne n’avait même osé imaginer, depuis mon premier viol. Et, du jour au lendemain, plus rien. J’étais là, mais pas là. J’étais Vitaly, et puis j’étais son fantôme.

 

Irina était intelligente, elle comprenait que quelque chose s’était passé. Durant les cours qui me condamnaient à n’être qu’avec elle, elle avait plusieurs fois, et intelligemment, tenté d’aborder le sujet, mais… j’étais intelligent, moi aussi. Je savais esquiver.

 

En tous les cas, je prouvais avec beaucoup d’application que je me fichais d’elle, qu’elle ne restait dans mes fréquentations que parce que Kirill le voulait – cela m’arrachait la gueule d’agir sous ses ordres, ma fierté était fort blessée, mais j’avais passé un accord avec moi-même, celui de me maîtriser.

 

Quant à ce que je pensais vraiment d’elle… je la haïssais. Je voulais la punir. Parfois, je me montrais horriblement injuste envers elle. Mais jamais je ne me le pardonnais. Toujours, je revenais. Je la détestais tant. Jamais longtemps. Je la détestais… de temps à autres. Je la détestais, en même temps qu’autre chose.

 

Pour la première fois de ma vie, mais cette pensée là, que j’avouais déjà à peine à moi-même, je la gardai secrète, je tombai amoureux, et même, fou amoureux. Amoureux d’une jeune fille différente, d’une jeune fille qui me faisait sourire. D’une fille avec qui c’était perdu d’avance.

 

Je l’aimais, oui. Cependant son père était la barrière entre elle et moi. Mes viols étaient trop ancrés dans mon passé. Me lier d’une relation amoureuse avec elle, ce serait presque… passionnel. Et dans la passion, j’avais peur de laisser la colère exploser en même temps que l’amour. J’étais dangereux pour elle. Trop. Il fallait que je la protège de moi. Il fallait que je l’éloigne pour ne pas la mépriser entièrement. Tant que mon amour était encore suffisamment fort pour que je m’en rendisse compte.

 

Quitte à ce que l’un de nous souffre, je préfère que cela soit moi, mon amour.

 

Cette phrase fusa dans ma tête de manière inattendue. Je la rejetai avec violence, rejetai les dernières pensées que je venais d’avoir. Amoureux, moi, c’était grotesque. Je n’avais jamais connu ces sentiments, je ne pouvais pas les reconnaître. J’étais attaché, lié à elle d’une manière étrangement forte, ça, je ne pouvais le nier, mais amoureux… rah ! Mais je n’en savais rien, moi !

 

- Bande de cons, cracha Kirill en réponse à Nikolaï, et plus généralement à nous tous, m’arrachant subitement à mes débats intérieurs. Je ne veux pas prévenir le pensionnat, je veux les faire flipper ! Flipper à mort ! Je veux qu’ils comprennent qu’on est là, qu’on n’a pas oublié quoi que ce soit, qu’on rôde et qu’on en sait plus sur eux qu’eux sur nous… je veux qu’ils s’endorment avec des sueurs froides, qu’ils se réveillent en hurlant après les cauchemars qu’ils auront eus ! Je veux qu’ils comprennent qu’ils vont payer, qu’ils flippent chaque seconde à cette idée sans savoir quand ça leur arrivera ! C’est plus clair ?!

 

La hargne de mon frère donna des frissons aux trois autres. Moi, elle me fit sourire. Je m’étais immunisé, par rapport à lui, à ce personnage qu’il était devenu. Ma rancœur à son égard ? Toujours là. Il paierait, lui aussi, un jour, du mépris avec lequel il m’avait traité, de son attitude encore plus cruelle envers moi qu’envers les autres. Il me considérait comme inférieur depuis toujours, ou presque, il se foutait de moi, et un jour, je comptais bien lui prouver qu’il n’aurait jamais du. Un jour. Rien de vraiment méchant. Rien du genre de revanche que nous préparions aux tueurs de notre innocence. Mais une revanche quand même.

 

- En gros, là, on est ici pour qu’ils chient dans leur froc ? Demandai-je après quelques secondes de silence.

 

- C’est ça, répondit Kirill en plantant son regard dans le mien, traduisant silencieusement un « tu as quelque chose à redire, peut-être ? » évident.

 

Je souris de plus belle.

 

- J’adhère.

 

Emelian, Stanislas et Nikolaï me regardèrent tour à tour, tandis que mon frère et moi ne nous quittions pas des yeux, dans un instant de presque complicité. Les autres étaient surpris, voire choqués. C’était rare que j’acceptasse une idée de Kirill sans contester ne serait-ce qu’une demie seconde, et rare qu’il se montrât si… enjoué, avec moi. Mais après tout, au-delà de nos liens de sang, il y avait désormais nos liens de cœurs : non pas que nous fûmes entouré d’un quelconque reste d’amour, mais dans nos cœurs se tramait la même souffrance, et la même envie de faire payer ceux qui l’avait engendrée. A un temps comme celui-ci, nos querelles, nos combats permanents, c’était au placard. Kirill en oubliait presque de ne pas me ménager.

  

 

C’était presque l’heure pour nous de partir. Je restais allongé sur le matelas pourri du Motel pourri qui nous « accueillait ».  Je regardais le plafond – chose très originale et inattendue, chez moi. J’étais sorti de la douche au moins une demi-heure plus tôt, pourtant je n’étais toujours pas entièrement habillé. Je n’avais revêtu qu’un jean par-dessus mon caleçon. Il faisait froid, mais après tout c’était la Russie, j’étais Russe, alors j’étais habitué, et m’en foutais. En revanche mon corps, lui, ne s’en foutait pas du tout ; j’avais la chair de poule, j’étais parcouru de multiples frissons dont la force semblait accroître à chaque fois.

 

Je repris conscience du monde qui m’entourait lorsque quelqu’un me balança une chemise et un gros pull noir dessus. Je levai à peine la tête, avec un regard emmerdé typique du grand solitaire misanthrope que l’on a dérangé, et découvris l’identité de mon perturbateur. Evidemment, ça ne pouvait qu’être Kirill, alors je n’étais même pas surpris.

 

- Habille-toi au lieu d’exhiber tes abdos à tout va, déclara-t-il.

 

J’eus un sourire secret, et un brin taquin.

 

- Je sais que tu es jaloux.

 

Mon frère soupira, cacha son amusement qui, je le savais, était pourtant présent, et me tourna le dos. Lentement, paresseusement, j’entrepris d’enfiler mes vêtements.

 

Dans ma tête, c’était un tumulte de pensées. Je n’arrivais pas vraiment à réaliser que nous étions vraiment à Moscou, que nous allions vraiment nous rendre au pensionnat Tolstoï. Rien que l’idée de revoir cette immense façade austère me donnait envie de gerber. Cependant je me mentis si fort que je fus berné par moi-même, et me mis à croire que je n’avais absolument pas peur.

 

Je fus prêt très rapidement.

 

Stan, Emelian, Nikolaï et mon frère m’attendaient bien sagement à l’extérieur de la chambre ; nous étions tous vêtus de noir.

 

- On va descendre par l’escalier de service, annonçai-je, si on sort et se fait voir par le personnel, et que le lendemain on entend parler d’un scandale à Tolstoï, on est dans la merde.

 

Les autres acquiescèrent, excepté Kirill, qui lui me lança un regard assassin, le regard qui indique clairement « ici, c’est moi qui donne les ordres, pas toi. » Tant pis pour toi, frérot. Moi aussi je suis un meneur.

 

Cette prise de liberté de ma part ne connut cependant aucunes représailles.

 

Nous mîmes une bonne poignée de minute avant d’atteindre notre destination finale, et au bout de ces quelques milliers de secondes accumulées, nous étions enfin là, devant Tolstoï, devant ces immenses murs, vieux, menaçants, qui nous criaient de partir et nous incitaient à rentrer à la fois.

 

Nous étions tous les cinq devant notre passé.

 

Je me rendis compte que j’étais un plus avancé que les autres, de quelques pas seulement, et pourtant ce minuscule écart me laissait croire qu’un océan tout entier nous séparait. Il y avait eux derrière, et moi devant, moi seul, incapable de reculer pour trouver un contact humain, moi seul devant cet endroit qui m’y avait habitué, moi seul et mon acharnement à repousser la peur, l’angoisse, et puis aussi la colère, qui se frayaient en moi un passage évident.

 

Lorsqu’un bras m’agrippa les épaules, vivement, je sursautai malgré moi, le cœur battant à tout rompre. Mais mon frère ne se moqua pas de moi. Il se contenta de laisser son bras autour de mes épaules, avait une emprise ferme sur moi, mais pas impérieuse. Je le sentais mis à nu. Je le sentais aussi seul que moi. Nous nous touchions, nous ne nous touchions pas. Nos liens de sang n’étaient même plus. Ou alors ils étaient plus que jamais. Où trouver la différence entre deux extrêmes ?

Il soupira, regarda le pensionnat sans ciller lorsque je baissai toujours les yeux, intimidé par un simple bâtiment bien qu’ayant le pouvoir d’intimider l’humanité.

 

Bientôt, Nikolaï parut également à côté de moi, et glissa son bras à la manière de Kirill autour de mes épaules. Puis s’ajoutèrent Emelian et Stanislas, l’un du côté de mon frère, l’un du côté de Nikolaï. Nous devînmes une chaîne humaine. Une chaine de quatre garçons non plus en souffrance, mais en rappel de souffrance.

 

Si nos regards avaient pu faire exploser le bâtiment, je crois bien que nous n’aurions pas attendu longtemps avant de nous exécuter. Nous voulions tous cinq la même chose ; détruire ce qui nous avait détruits. La logique voudrait que nous pensâmes au père Gabrilov, et pourtant, là, maintenant, tout de suite, c’était bien cet établissement, cette pierre qui avait laissé nos appels à l’aide se répercuter en échos éternels, qui recevait toute notre rancœur.

 

Après quelques longues minutes à observer Tolstoï, je sentis une force nouvelle naître en moi. Je n’étais plus seul, je le savais. Je sentais ces bras autour de moi. J’entendais ces souffles calmes, maîtrisés, qui, à chaque expiration, et si l’on tendait bien l’oreille, trahissaient un esprit vengeresque. Nous exorcisions tout.

 

Je n’avais plus l’impression que j’allais être violé à nouveau, je n’avais plus l’impression d’être le prisonnier évadé qui retourne en prison ; plutôt le prisonnier libéré qui vient rendre visite à l’horreur.

 

Je n’étais plus un gamin qu’on utilise.

 

- On y va, lança Kirill.

 

 

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Tous les commentaires de l'article:
Les Cicatrices, Chapitre onzième__ Partie une

  • lulu

    ven 18 sep 2009 20:58

    t'as mis 4 garçons c'est pas 5 ? xD
    fin bref jaime tjs autant cette histoire =P


 
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