Accueil Date de création : 28/12/08 Dernière mise à jour : 17/09/09 23:02 / 25 articles publiés
 
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Les Cicatrices, Prologue :  posté le lundi 29 décembre 2008 23:17

 

  

   Prologue (Vitaly) :

 

 

Je passais pour la dernière fois les grilles de cet endroit de malheur. Je sortais du pensionnat dont les murs froid et impassibles m’avaient persécuté six années entières, pour respirer l’air frais de l’extérieur. Un vieux sac à dos pendant sur mon épaule gauche à l’aide d’une lanière fragile, une valise roulante dans la main droite, je savourais le début d’une liberté à laquelle j’avais presque cessé de rêver.

  

Dans mon dos, l’établissement scolaire semblait grandir de secondes en secondes, étalant son ombre le plus loin possible, m’y enfermant pour toujours. Avec un mouvement brusque de la tête, je chassai cette angoisse idiote ; je partais vraiment. Je ne pus cependant empêcher un regard en arrière, et vit le gardien verrouiller les portes derrière moi, pour repartir d’un pas lourd. Déjà, il m’avait oublié. Si seulement j’avais pu chasser de ma mémoire les mauvais souvenirs avec tant de facilité…

 

Un court instant, je bénis ma mère. Après tout, c’était grâce à elle que je pouvais partir ; nous ne vivions pas ensemble, mais c’était bien elle qui s’était occupé de moi depuis toujours. J’habitais chez mon père et sa nouvelle femme, ou du moins, j’étais censé. Car dès que je fus en âge d’entrer au collège, il me jeta en pensionnat, ce qui marqua sa première erreur. J’ai commencé à le détester au moment ou je découvris l’endroit qui m’accueillerait durant mon année scolaire.

  

Pour première impression, j’eus celle de pénétrer dans une forteresse. Pour deuxième impression, j’eus celle de me trouver dans un lieu bien pire encore. Un camp de détenus. Il n’y avait que des garçons, de la pire espèce, ceux que les parents ne savaient plus comment gérer, qui avaient été envoyés là par désespoir. Je n’étais pas comme eux, pas aussi intimidant que leurs bagarres masculines et incessantes. J’étais un sage môme, affublé d’un père qui était prêt à tout, sauf à s’occuper de moi. Mes premières années de collège furent douloureuses ; dans le dortoir, il n’y avait pas de place pour la tendresse. Tellement de garçons s’y entassaient déjà que c’était impossible ; nous vivions dans un enchevêtrement de conflits, défis et blessures. Comme j’étais d’apparence fragile et craintive, je fus l’un de ceux qui prirent le plus cher. Je saignais abondement du nez tous les soirs, et mon bras fut cassé à deux reprises. Lorsque j’en eus marre, ma colère me métamorphosa. J’avais des yeux d’un bleu clair et froid, dont je n’avais jamais vraiment appris à me servir. En quelque mois, je parvins à faire fermer des gueules par le biais d’un seul regard à la menace glacée. Mes cheveux noirs poussèrent de quelques centimètres pour mieux encadrer mon visage très pâle qui se durcissait alors que les jours fuyaient. Je grandis considérablement, me dotais d’une musculature honorable, devins très beau garçon. Plus personne n’osa venir me défier à partir de ma première année de lycée, année que je venais de finir. Plus personne, parmi les élèves du moins. Pour ce qui était des adultes, c’était une autre histoire. Un récit sordide, moralement dangereux. Mais je n’avais aucune envie de m’attarder sur ces souvenirs brûlants de rage et de malaise aujourd’hui.

  

Grâce à ma mère, je pouvais fuir cet endroit. Il lui avait simplement fallu verser une pension alimentaire plus conséquente à mon père, qui, cupide, se frottait ses petites mains grasses à la vue des billets nichés dans son porte monnaie. En échange de ce bonus financier, il devait m’inscrire dans un lycée public, où je pourrais faire ma première l’esprit tranquille, sans que mes entrailles ne s’enflamment à la simple pensée d’entrer en cours. Il m’avait néanmoins fallu attendre six ans pour cela. Six ans pour souffrir, c’est plus que suffisant. Mais bizarrement, le soulagement que je ressentais n’était pas aussi fort que ce que j’aurais imaginé ; après tout, briser les chaînes qui me rattachaient à ce pensionnat aurait dû me permettre de m’envoler. Pourtant mes pieds restaient cloués au sol, obstinés à m’ensevelir sous l’attente d’une liesse retardataire.

  

Je compris alors que le simple fait de m’en aller pour de bon ne m’ôterait pas les souvenirs nés ici. Je ne pourrais pas oublier la torture, morale comme physique. Je ne pourrais pas oublier les abus sexuels auxquels j’avais – comme tant d’autres – été soumis. Oh, rien de bien choquant en fait, c’était le sort de tous les garçons passant les grilles de l’établissement ; le prêtre s’ennuyait, dans ce petit pensionnat chrétien, et avait trouvé un moyen d’occuper ses nuits. Chaque soir, un cri, un gémissement étouffé tirait du sommeil plusieurs centaines d’élèves, qui écarquillaient les yeux à l’unisson et dans l’obscurité, les membres tremblants. La moitié était déjà passée par là, l’autre savait que ce serait un jour son tour.

  

Le pire dans tout ça, c’était sans doute le manque de réaction de la part des adultes présents. En fait, il y avait ceux qui approuvaient, qui ricanaient, et ceux qui se taisaient par peur de s’attirer les foudres de la direction. Dans les deux cas nous étions livrés à nous même. Et si nous voulions nous plaindre à quelqu’un de l’extérieur, personne ne nous croyait ; c’était la parole d’adolescents contre celle d’adultes responsables. L’âge tranchait en la faveur des coupables. Nous en étions réduits en silence.

  

Après tant d’années vécues dans un climat aussi traumatisant, il était normal que le mal être s’étant creusé sous ma raison ne s’évapore pas immédiatement, seulement je ne pouvais m’empêcher de me plaindre. J’aurais voulu que pour une fois, les choses soient simples. La vie n’est jamais simple. Au moins une vérité qui ne serait jamais passée de mode.

  

Je me dirigeai vers l’arrêt de bus, montai à l’intérieur du véhicule qui m’emmena devant la gare. J’eus mon train de justesse, bousculai un homme avec ma valise alors que je cherchais ma place. Je me retournai pour m’excuser, cependant il laissa sa connerie me devancer et me foudroya de reproches. Il agissait comme les adultes avaient toujours agit devant un adolescent ; un minable qui se pense supérieur. Devant cette attitude affligeante – surtout parce qu’elle était devenue banale –, je ne pus me plier comme le bouffon accepte les moqueries de son roi. Je passai dans ma tête mes différentes méthodes d’intimidations, un sourire sadique naissant à la commissure de mes lèvres en imaginant les pires scénarios, cependant je dus réfréner mes ardeurs et choisir l’option la plus soft – après tout, nous étions dans un lieu public. Il eut droit à mon regard dur, si dur qu’il en coupait généralement le souffle et diffusait dans les esprits le faux souvenir d’avoir été  transpercé par une flèche. Durant quelques secondes l’homme perdit son assurance et s’il s’était jeté à plat ventre par terre pour me supplier de l’excuser, ce n’aurait pas été si étonnant que ça. Il finit par bafouiller un « excusez-moi » étranglé avant de continuer son chemin et de s’engouffrer dans le wagon suivant. Quelques personnes avaient suivit la scène, et prétendaient à présent vaquer à leurs occupations, cependant leurs regards en coin ne passaient pas inaperçu. Je soupirai, voyant que je me tenais juste à côté de ma place, et m’y laissai tomber lourdement, calant ma valise sous mes pieds et mon sac à dos sur mes genoux.

  

Quand même… je faisais peut-être un peu trop peur, pour un jeune homme de seize ans. Mais d’un côté, qu’y pouvais-je ? Ce n’était que le simple résultat de six ans de douleur et d’humiliation, comment aurais-je pu tourner différemment ? J’étais un peu fou, voyais du noir dans le blanc, maniait le sarcasme et le sadisme comme s’il s’agissait de vieux amis, et me persuadait que le monde n’était qu’une belle photographie dissimulant une décadence amorcée depuis bien des siècles. Ah, mon pensionnat de Moscou m’avait laissé de beaux embryons de psychose ! Et rentrer à Saransk, ville Russe qui m’avait vu naître, n’était sans doute pas le remède génial auquel j'avais longtemps cru. Peu importe, au moins, je serais de retour au bercail, et retrouver mes marques, à défaut de me soigner, ne pourrait pas me faire de mal. Après les vacances d’été que j’occuperais du mieux que je pourrais, j’intégrerais un nouveau lycée, me retrouverais entourée de gens normaux et sains d’esprits. Avec un peu de chance, je saurais comment prétendre être des leurs, ou me fondre dans la masse… Je ne serais plus que Vitaly Wolkoff, né en Russie, d’un père Russe et d’une mère Française. Oui, tout serait plus simple à la rentrée. Evidemment, j’avais tort. Je crois même n’avoir jamais eu aussi tort de ma vie.

 

 

Fin du Prologue.

Image : L, de Death Note

 

 -> Loulaa :  Avant d'écrire ce prologue, je me suis

renseignée : la religion orthodoxe fait partie de la religion

chrétienne, donc il n'y a pas d'erreur =)

 

 

  

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Les Cicatrices, Chapitre premier :  posté le mercredi 31 décembre 2008 11:02

 

 

          Chapitre premier (Vitaly) :

 

  

Le silence n’était rien d’autre que mon ennemi le plus intime. Il se tapit toujours dans le recoin d’une pièce pour venir m’accabler de sa présence lourde et glauque, dans les moments les plus inconfortables de ma vie. Ce soir n’était pas une situation particulière ; je prenais simplement le repas du soir en compagnie de mon père, ma belle-mère et sa fille, pourtant je me sentais mal. Mais ici, ce n’était pas nouveau. Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours passé de mauvais moments chez moi. Infiniment meilleurs qu’au pensionnat, mais mauvais quand même. Ce qui résume ma vie à peu de souvenirs heureux. Les seuls que je possèdent sont sans doute les rares vacances passées avec ma mère en France ou en Angleterre, vacances que je n’ai pas renouvelées depuis à présent deux ans. Pas à cause de ma mère, qui se serait coupée en quatre pour m’offrir un voyage avec elle, se sentant déjà assez coupable de ne pas pouvoir vivre avec moi, mais bien à cause de moi. Parce que depuis quelques temps, je ne voulais plus rien. La vie dans cette prison étudiante m’avait brisé, sans doute dès l’instant où j’y avais mis les pieds. Elle m’avait consumé en quelques secondes à peine, alors que je pensais être le genre de garçon qui se tue à petit feu. Mes expériences là bas m’avaient coupé le goût de tout, de la vie en général, et cette inévitable morosité perdurait inlassablement dans mon esprit torturé.

 

Les vacances d’été s’étaient à présent écoulées, je rentrais en cours le lendemain, et il ne s’était pas passé un seul jour sans que je ne pense aux six années passées. Pas une seule nuit où je ne revivais pas les carnavals de torture que l’on m’avait infligés. Pas un seul soupir dans lequel ne s’entendait pas la lassitude de l’enfant brisé, fantôme resté dans le dortoir du pensionnat. J’avais vécu des horreurs, et elles m’accompagnaient sans jamais se montrer infidèles. J’essayais, tant bien que mal d’oublier mes souvenirs cauchemardesques, d’oublier que mon corps avait été manipulé et utilisé comme celui d’un simple pantin, mais c’était justement le genre de chose qui ne s’effaçaient jamais. Je voulais ne jamais me rappeler de ce visage à première vue banal, ce visage que j’avais vu plusieurs nuits d’affilée, qui m’avait particulièrement apprécié lors de l’acte prohibé. Je voulais ne plus me remémorer les coups que j’avais donnés ni les cris que j’avais poussés. J’aurais voulu être amnésique.

 

Je secouai la tête ; c’était stupide. Au pensionnat, tous les garçons avaient vécu ce moment, certains encore plus de fois que moi. Nous avions fini par voir le viol comme une simple épreuve à passer, une sorte de bizutage particulièrement cruelle. Aucun de nous n’avait eu l’idée de s’apitoyer sur son sort, nous nous étions simplement contentés de laisser les plaies s’ouvrir et se déchirer chaque jour un peu plus, jusqu’à souffrir tellement que la douleur ne se remarquait même plus. Bien sûr, il y avait ceux qui échappaient à la sentence infligé par le prête ; ceux-là étaient chanceux, et le savaient, cependant ils ne pouvaient pas être heureux. Ils étaient bien trop entourés de garçons détruits pour ça.

 

Enfin. Penser à tout ça ne m’aiderait pas à changer le passé. J’avais la capacité d’agir comme si tout allait bien, et par-dessus tout, de me persuader que tout allait vraiment bien. Au cours de l’été, ce petit talent caché m’avait bien servit ; plus de tortures de pensées, plus de déprime. Il fallait simplement que je me mette dans la peau de n’importe quel adolescent de mon âge. Cela restait une tâche ardue, non pas au niveau du mental, mais surtout au niveau du physique. Mon traumatisme, je le portais sur moi. Il suffisait de fixer mon visage, mes yeux surtout, pour voir que j’avais une sacré histoire derrière moi, que j’étais spécial. Il fallait donc que j’accentue ma fausse stupidité auprès des jeunes de mon âge pour qu’ils finissent par me considérer comme un adolescent type. Et encore, moi, ce n’était rien comparé à mon frère Kirill. Il avait vingt ans, à présent, et lui aussi, avait vécu en pensionnat, et plus longtemps que moi ; il était allé jusqu’au bout de sa terminale. Je n’étais encore qu’en quatrième lorsqu’il était partit, et à l’époque, je ne savais pas encore ce que le prête pouvais faire subir. Je ne connaissais que la violence entre élèves. C’est pourquoi la soudaine distance qu’avait prit Kirill aux alentours de sa seconde m’avait toujours désarçonné, d’autant plus qu’il ne m’avait donné aucune explication.

 

Mon frère me ressemblait beaucoup, en plus effrayant. Si je paraissais froid, regorgeant de violence, et intimidant, je n’avais pas l’air profondément méchant pour autant. Mais c’était son cas, à lui. Je l’avais vu évoluer au fil des ans, s’enfonçant dans un tunnel inachevé de psychose, creusant lui-même le chemin qu’il restait à parcourir. Il me parla de moins en moins, puis ne me parla plus. Et il quitta enfin le pensionnat. Je n’avais eu aucune nouvelle depuis.

 

- Vitaly demain tu sais comment te rendre au lycée ? M’interrogea mon père d’une voix rocailleuse.

 

Je l’inspectai d’un regard morne et inexpressif. Lui, son crâne presque entièrement dégarni, sa peau grasse, ses petits yeux méchants, ça me dégoutait.

 

- non, Semion, l’appelai-je par son prénom comme à chaque fois, tu n’as pas vraiment pris la peine de me montrer le chemin.

 

Il leva les yeux au ciel et donna l’impression qu’il allait me frapper, cependant il n’en fit rien. A la place il marmonna quelque chose du genre « ce gamin est une vraie plaie ».

 

- Tu as un arrêt de bus à dix minutes à pieds…

 

- Je ne sais pas y aller !

 

Je le sentis se tendre. Il n’en pouvait déjà plus. Je n’avais pas posé un seul problème depuis le début de l’été, et le voilà qui perdait son calme dès le premier accrochage. A ce train là, il y aurait un mort avant la fin de l’année !

 

- Je l’emmènerai ! S’empressa d’intervenir Aleksandra, sa maîtresse – je devrais dire sa femme, mais à mes yeux elle restait toujours la maîtresse, celle avec qui il avait trompé ma mère pendant huit ans.

 

Au fond, elle n’était pas méchante. Elle se conduisait simplement comme une pute avec tous les hommes. Semion soupira, soulagé d’avoir trouvé une solution ou las de la situation, je ne saurais le dire, et se leva pour s’éclipser, nous laissant débarrasser la table sans son aide. Aleksandra me lança un regard porteur d’une infime note de compassion, cependant je fis semblant de ne rien voir. J’étais mal à l’aise avec sa gentillesse. Parce qu’elle ne se révélait qu’une fois le mari éloigné ; il n’y avait donc aucune sincérité, et ça me rendait malade. J’étais quelqu’un de franc, de très franc, et les sentiments hypocrites me donnaient la gerbe. Je partis me coucher, un goût de bile dans la bouche.

 

Allongé sur mon lit je fixai le plafond et ne le quittai plus ; cette mer de plâtre blanc était passionnante. Ma chambre était sommaire : lit, armoire, table de nuit, radiateur et halogène. Elle était aussi austère et impersonnelle que mon morceau de dortoir au pensionnat.  A côté de la lampe de chevet, trônait une photo, de la poussière s’étant accumulé sur le verre qui la protégeait. Il s’agissait de Kirill, lors de son dernier jour au pensionnat. L’un des rares amis avec lesquels il avait gardé contact m’avait pris en pitié, pauvre petit frère abandonné que j’étais, et offert cette image afin que ma conscience puisse garder un semblant de souvenir de mon aîné. Peu m’importait que ce cadeau soit une simple charité grotesque, j’étais encore fragile à cette époque, et aujourd’hui, je faisais comme si l’étincelle de compassion dans le regard du jeune homme n’avait jamais brillé. Une photographie de mon frère valait bien quelques innocents mensonges à moi-même…

 

Kirill se tenait droit, pas vraiment fier pour autant. Ses yeux tiraient plus vers le gris que les miens, et ses cheveux étaient châtains, contrairement à mes tons ébène.  Son visage tout entier paraissait moins contrasté et moins spécial, bien que l’on devinât chez lui les vestiges d’une certaine beauté. Vestiges, parce que son regard harponnant, mauvais, son simulacre de sourire cruel, ses expressions en général lui donnaient une allure trop malveillante pour être vraiment belle. Quel dommage, pour un type comme ça, de se perdre ainsi. A présent que j’avais vécu le même genre d’expériences que lui, je comprenais mieux son éloignement, cependant je le trouvais triste et sans but ; il aurait pu continuer sur sa lancée d’excellent élève, de frère protecteur. Au lieu de quoi il avait choisi de tout foutre en l’air, influencé par son esprit meurtri.

 

La tristesse ne m’envahissant plus lorsque je pensais à lui. En fait, j’avais fini par me focaliser sur les derniers traitements qu’il m’avait infligés, durs, froids, méchants, rabaissant. Pendant quelques semaines mon quotidien avait été bercé d’humiliations en tout genre et de jugements pleins de dégoût. Je l’avais détesté… le détestais encore. D’être partit sans rien dire, de se croire au dessus des autres, de se donner le droit de me traiter comme un moins que rien. C’était aussi à cause – ou peut-être grâce, je ne saurais dire si j’étais devenu une bénédiction ou un cauchemar vivant – de lui que mon caractère avait tourné de la sorte. Par envie de… prouver quelque chose. Grâce à cela, je le retrouverai, et le surpasserai. Parce que moi, j’avais la rage, l’orageuse et violente envie de lui montrer  ce que je savais faire, tandis que lui avait évolué dans une simple rancœur. Ce besoin d’être le meilleur était ma force. Sa place d’aîné était sa faiblesse.

 

Je pris le cadre photo entre mes mains et souris. Oui, une image de lui valait bien quelques innocents mensonges à moi-même… pour me rappeler son visage, me rappeler que je devais le retrouver pour mieux le détester. Et l’écraser.

 

Ce serait pour lui l’apocalypse, et pour moi, un instant de gloire intense, un éclat de victoire délicieusement vengeresque à écouter se répercuter dans l’infini.

Un sommet de gloire, une apothéose bordélique et juvénile sur le passé.

Je m’endormis, mon esprit anticipant un triomphe pour m’en faire rêver.

  

   

 

Fin du chapitre premier.

 Image : Zero et Kaname, Vampire Knight.

 

 

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Niiiiiih  posté le mercredi 31 décembre 2008 11:31

  
    
 
Voilààààààà, ai publié le premier chapitre pour la peine je vous fait un petit article x'D
 
J'espère qu'il vous a plu, en tout cas j'adore écrire cette fiction, ce n'est que le début mais je suis déjà fan de Vitaly, ça fait un petit moment que le personnage se créait dans ma tête et je n'avais plus qu'une envie ; lui donner vie en écrivant enfin son histoire n__n voilà qui est fait, c'est une grande satisfaction, surtout que beaucoup semblent l'aime - la palme d'or revient à Coupine chérie (Morty) pour aimage intensif de Vitaly J'espère qu'Irina vous plaira aussi, vous la découvrirez dans le deuxième chapitre, et je l'adore aussi
 
Bref, voilà, cet article est aussi pour vous souhaiter un très bon réveillon ce soir. En cette dernière journée de 2008, je repense à mon année, et je la qualifierai de bonne, globalement. J'ai pu résoudre pas mal de mes problèmes, fait des rencontres absolument géniales, comme ma Chérinette qui se reconnaîtra, passé des vacances magnifiques en compagnie de Miza, puis Morty, Camella, Nell', Elfira, j'ai retrouvé une amie perdue de longue date, me suis re-rapprochée de mon meilleur ami, ai rencontré des gens admirables dans mon lycée dont je ne soupçonnais même pas l'existence avant, c'est pour dire
 
Bref, bien qu'il y ait eut de gros inconvénients, j'aime cette année et tout ce qu'elle m'a apporté. Je suppose qu'il ne faut pas trop attendre de 2009, en tout cas, rien de plus que la vie en elle même.
 
 
Bonne année à tous !
 
Cess .
 
  
 
 
 Video : Un AMV que j'adore sur Death note, mon manga préféré n_n
L est l'un des personnages les plus géniaux jamais inventé, avec Zero <3
 
 
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Les Cicatrices, Chapitre deuxième :  posté le samedi 03 janvier 2009 04:00

 

  

                     Chapitre deuxième (Irina) :

 

 

L’attachement ne sert à rien. Je venais d’écrire ces mots sur un bout de page blanche, puis je déchirai le coin de feuille sur lequel l’encre s’étendait et le froissai entre mes mains, le faisant finir dans ma corbeille.

 

Néanmoins, c’était vrai. L’attachement ne servait à rien. Je le savais depuis de longues années seulement je me rendais à peine compte à quel point c’était vrai. La discussion téléphonique que je venais d’avoir avec une ex-meilleure-amie me restait en travers de la gorge et me donnait envie de pleurer, d’ailleurs, j’avais les yeux humides. Les larmes ne coulaient cependant pas ; je ne savais plus vraiment pleurer depuis quelques années. Deux ou trois phrases assassines me revinrent en mémoire : « Je n’ai jamais vraiment pu compter sur toi, on ne peut pas te faire confiance, tu es égoïste et ne pense qu’à toi ». Les mots s’enfonçaient dans ma chair, s’y clouaient maladroitement, donc douloureusement. Recevoir ce genre de critique de la part d’une personne pour qui on s’est coupé en quatre, puis en huit, pour qui on a passé des nuits blanches et des journées noires, c’est indescriptiblement rageant. Et peinant. Voilà qui m’apprendra, à toujours vouloir bien faire, être là pour les autres lorsqu’eux se défilent à la moindre occasion. Je savais bien que l’on me prenait parfois pour une conne, mais que cette tendance se répande jusque chez ma meilleure amie, je ne l’aurais pas soupçonné, et c’était un coup dur. Ne me restait plus qu’à m’endurcir, comme je l’avais tant de fois voulu, et comme j’avais tant de fois échoué. Souvent, j’enviais les gens froids, ceux qui savaient mépriser aussi bien que je savais aimer et pardonner. J’enviais leur attitude détachée de tout, leur cœur fermé et impossible à atteindre. Ainsi, ils semblaient moins souffrir. Oh, je savais bien que ce genre de personne n’allait jamais bien, cependant j’étais prête à parier que leur style de vie me causerait moins de mal que celui qui m’était propre. J’avais déjà essayé de durcir mon regard vert, mais à chaque fois le simulacre d’armure que j’arrivais à lui faire revêtir fondait sous un brasier de gentillesse. Mon visage était doux, calme, serein, quant à savoir s’il était beau, je n’arrivais pas à émettre un seul jugement là-dessus. Mes traits ne se durcissaient que l’instant d’une violente colère, et encore, ils prenaient feu, plutôt que de paraître plus rudes. J’étais impulsive, et les cris, ça me connaissait. J’aurais aimé manier avec aisance la froideur, le mépris, m’étais déjà entraînée, mais non, je n’étais décidemment pas faite pour ce genre d’attitude. Tant pis pour moi.

 

Un peu désemparée, je sentis une vague de tristesse m’assaillir, et malgré mes efforts pour la repousser, elle me submergea avec aisance. Apparemment mes protestations intérieures n’étaient même pas un obstacle assez conséquent pour que l’écume hésite quelques instants avant de se répandre dans mon cerveau. J’étais pathétique. Il fallait vraiment que j’arrête de m’attacher aux gens… de trop les aimer. Bien que je ne sois pas du genre à m’enticher de n’importe qui, une fois que je portais une personne dans mon cœur, c’était pour de bon, pour de vrai. C’était un trait de caractère que je tenais sans aucun doute de ma mère – à vrai dire, j’avais hérité de beaucoup de chose chez elle. C’était ironique, car au final, je ne la connaissais pas tellement. Elle était partie à mes six ans, sans plus vraiment s’occuper de moi. Je savais qu’elle habitait à Saint-Pétersbourg, avec un nouveau mari, et fort heureusement n’avait pas eu de nouveaux enfants. Je crois que je n’aurais pas supporté d’avoir un frère ou une sœur de cette mère qui se souciait si peu de moi. Avant, pourtant, nous étions fusionnelles, et notre ressemblance physique nous amusait ; mêmes grands yeux vert, mêmes longs cheveux roux et bouclés, même teint porcelaine. Mais elle était plus forte que moi, l’avait toujours été.

 

Je stoppai immédiatement ce genre de souvenirs avant qu’ils ne viennent m’empoisonner la conscience. Ma mère était partie, j’avais souffert, me montrais trop gentille malgré mon caractère peu docile, et je ne pouvais pas vraiment en parler à mon père. Nous nous entendions bien, cependant c’était un homme fatigué, qui portait sur son visage les plaies que lui avaient infligées la vie et les plis de son âge avancé. Il était psychologue scolaire dans un pensionnat à Moscou, y travaillait la semaine entière, me laissant à charge de mon oncle et ma tante, revenait le weekend les traits chaque fois un peu plus accablés. Il me faisait de la peine, je l’aimais, cependant nous n’avions pas l’habitude de communiquer. Pour le coup, j’avais hérité de lui ;  je savais écouter, conseiller, mais lorsqu’il s’agissait de parler, c’était différent.

 

Un coup d’œil vers mon réveil m’indiqua vingt-trois heures trente. Je choisis d’aller me coucher, dormir pour noyer mes quelques soucis dans l’inconscience, et reposer mon cœur en même temps que mon âme.

 

Le lendemain, la sonnerie du réveil me tira sans pitié de mon sommeil profond et sans rêve. J’avais la très désagréable impression que ma tête avait accueillit des éclairs toute la nuit, tant elle me faisait mal. Sans doute n’était-ce en fait que l’appréhension. Je retournais au lycée aujourd’hui, disputée avec ma meilleure amie, sans réels autres amis à qui me confier. J’allais passer une année solitaire.

 

La cuisine était toujours plongée dans l’obscurité. J’allumai les lumières, découvris une note griffonnée hâtivement à la main. C’était l’écriture brouillonne et illisible de mon père. Grâce à quelques lettres bien formées au milieu de ce désordre calligraphique, je pus lire ; « Irina, ta tante arrive ce soir comme d’habitude. Passe une bonne semaine, papa. » A vrai dire, le mot ne changeait pas beaucoup de ceux qu’il me laissait d’habitude. Je pris un rapide petit déjeuner pour filer me laver, m’habiller et me coiffer, attrapai mon sac de cours d’un geste que donne l’habitude et quittai la maison après avoir refermé la porte derrière moi. Le trajet me parut triste. Horriblement routinier. Ma vie se répétait. J’en avais tellement marre que j’aurais pu me mettre à crier en pleine rue, histoire de rendre, le temps d’un hurlement, mon quotidien un peu plus inattendu. Mais je n’osais pas briser cette chaîne rébarbative. Je n’osais pas, et me détestais pour cela. J’en avais marre, que mon existence se répète ainsi, de voir que chaque matin n’étant que l’analogue du précédent, le futur du suivant. Quelque chose devait changer, et vite, avant que je ne puisse plus supporter de toujours voir les même choses défiler devant mes yeux usés.

 

Que mon père rentre un jour et sourisse. Que je fasse une rencontre inattendue. Oui, que quelque chose se passe et me sorte de cette routine infernale.

 

Et puis alors, en arrivant à l’entrée du lycée, je le vis. Il se tenait à part, appuyé nonchalamment contre la façade de l’établissement, une jambe à moitié repliée et les mains dans les poches. Il était vêtu d’une chemise blanche dont les manches étaient remontées jusqu’au coude, d’un jean gris métallique. Ses cheveux très noirs à peine longs  encadraient avec élégance son visage singulier. Ce garçon était porteur de l’expression la plus dure et la plus froide qu’il m’eut jamais été donnée d’observer. Je sentais cet aura de liberté se propager tout autour de lui, cette désinvolture dans les sentiments s’affirmer dans l’ombre de sa silhouette, cette force torturée le torde de l’intérieur. Je le voyais comme une contradiction vivante, partagé entre la souffrance et la joie, une conscience habitée par le calme et la tempête. Il était d’une beauté accablante, douloureuse.

 

Le jeune homme tourna les yeux on ma direction – deux yeux d’un bleu si clair que c’en paraissait impossible, d’un bleu glacé –, et je me sentis aussitôt sondée, comme s’il pouvait lire en moi, voir en moi. Comme si sa solitude, son détachement lui donnaient tous les droit, dont celui de connaître jusqu’à la plus insignifiante de mes pensées, avant de me faire peur. Je baissai la tête, et continuai ma route, m’arrachant avec regrets à sa contemplation. Avant de passer les portes, un dernier regard par-dessus mon épaule. Il continuait de scruter l’horizon, rêvant sans se l’avouer d’une évasion précipitée. Tout, chez lui, bien qu’effrayant et méprisant, était également attachant. Et tout, chez lui, était ce que moi, j’aurais désespérément voulu être.

 

 

 

  Fin du chapitre deuxième.

Image : Victoria Frances *_*

 

 

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Les Cicatrices, Chapitre troisième  posté le vendredi 09 janvier 2009 19:10

 

 

                Chapitre troisième (Vitaly) :

 

 

C’était la rentrée, et non, je n’étais pas heureux. Je ne voulais pas rentrer dans l’établissement, je ne voulais pas prendre le risque de connaître ce que j’avais déjà connu. Bien sûr, dans un lycée comme celui-là, je ne risquais rien de la part des enseignants, seulement cette peur incontrôlable demeurait en moi, cet ennemi intime qui s’apprêtait à m’accabler de sa présence lourde et glauque. J’étais adossé au mur extérieur de la façade, les bras croisés sur ma poitrine qui se soulevait très haut sous le coup de ma respiration, et j’aurais voulu m’enfoncer dans le ciment pour me soustraire aux regards de tous ces élèves grotesquement curieux. Car ils me fixaient tous, peu longtemps cependant, mon regard brutal les en dissuadant. Quel antisocial je faisais, et ce dès le premier jour ! Tant pis, au moins si je les intimidais déjà, ça me causerait des emmerdes en moins.

 

Rapidement, je vis une chevelure rousse et ondulée passer à côté de moi ; la force et la vivacité de cette couleur qui s’agitait dans le coin de mon œil attira instinctivement mon attention, cependant la jeune fille passa trop rapidement pour que je puisse apercevoir quoi que ce soit d’autres. La sonnerie de lycée balaya, dans une symphonie stridente, mon étrange frustration et m’emplit d’une réticence qui se battait en duel contre ma bonne volonté – trop faible en ce jour. Le visage ne trahissant rien de cette guerre intérieure, j’attrapai mon sac noir et le balançai sur mon dos pour m’enfoncer parmi la foule d’élèves qui s’agglutinaient autour de l’entrée pour se diriger ensuite vers leur salle de cours. Etant passé par le secrétariat à mon arrivée, je savais quelle classe je devais intégrer, en quelle salle je devais me rendre, n’avais pas envie d’y aller, mais n’avais pas tellement le choix.

  

Le lycée était assez grand, cependant relativement bien architecturé, il ne fut pas difficile de trouver l’aile A, ni de déboucher devant la salle adéquate. Un troupeau d’adolescents se rassemblait dans le couloir étroit, beaucoup s’asseyaient en attendant l’arrivée du prof, d’autres prenaient appui contre le mur dont la peinture rouge commençait à s’écailler, et moi, je retins leur attention, à tous. Et j’en étais très fier. Une sensation de force et de supériorité se laissa pousser des ailes au fin fond de mon estomac et s’envola haut, me soulageant d’un poids comme si avant d’être un ange il avait s’agit d’une lourde pierre qui me faisait couler. Je n’avais encore jamais ressenti ça, l’impression de tous les dominer, les effrayer aussi, détenir le rôle de celui qui pourrait très bien imposer les sentences s’il le voulait, au lieu de les recevoir. J’adorais ça, c’était nouveau. Si je n’étais pas très différent du Vitaly qui avait quitté le pensionnat quelques mois plus tôt, dans une école comme celle-ci mon attitude se démarquait du lot. Là-bas, j’étais également unique en mon genre, cependant l’établissement regroupait tellement de garçons brisés qu’ils ne pensaient même pas à m’accorder leur attention ; je n’étais qu’un fantôme triste parmi tant d’autres, personne n’avait peur de mes yeux lorsqu’ils les croisaient. Ils esquissaient presque un sourire en coin ; après avoir heurté la terreur de plein fouet, l’avoir sentie s’infiltrer en chaque parcelle de leur être pour s’y éterniser, comme l’eau glacée coule le long du ruisseau, comment pourraient-il se montrer impressionné devant mes pupilles à peine froides ? Si les étudiants ici avaient vécu ce que tous ces garçons là avaient vécu, personne n’aurait remarqué mon arrivée.

  

Bref, ils me fixaient tous à la dérobée, une partie de leur intérêt provenant également du fait que j’étais parfaitement inconnu ici, et que les nouveaux étaient toujours dévisagés avec des yeux ronds. Il y eut tout de même quelques spécimens assez intelligents pour ne pas se fasciner pour ma personne et replonger dans la conversation passionnante qu’ils entretenaient avant mon arrivée. Petit à petit les regards se détachèrent de moi et je me laissai glisser le long du mur lorsque des bruits de pas retentirent dans le couloir, et lorsque je tournai la tête j’aperçus la silhouette ronde et minuscule d’un vieil homme court sur pate, au crâne dégarni, au visage gonflé comme un ballon de baudruche et aux habits négligés. Bien différent du schéma de profs que l’on nous présentait au pensionnat.

  

Excédé de m’être assis pour rien je me relevai alors qu’il me dépassait sans même me remarquer. J’entrai, la tête baissée, coupant la route à un groupe d’amis qui me laissa passer sans histoires, et me dirigeai d’emblée vers le dernier rang, laissa tomber mon sac d’un geste brusque sur la table et m’assis sur une chaise, alors qu’un type grand, maigrichon, mais relativement beau si on le regardait avec attention, me dévisagea quelques secondes. Il était habillé d’un pantalon noir, d’une veste grise et d’un blouson de la même couleur, et aurait pu avoir belle allure si son dos vouté et ses épaules rondes ne venaient pas tout gâcher. A ma grande surprise, je ne descellai aucune admiration craintive dans ses yeux, qui semblaient par ailleurs éteints. Il passa une main dans sa tignasse châtain d’un geste nonchalant, puis continua d’avancer et prit la liberté de poser mon sac sur le sol afin qu’il puisse s’asseoir aussi. Je le laissai faire, amusé par son manège silencieux, pendant que quelques élèves nous fixaient de loin et avec insistance. Lorsqu’il croisa mon regard, ce fut à son tour d’esquisser un sourire tacheté d’ironie, et cela me parut relativement frustrant ; quelque chose le faisait rire, mais quoi ?

  

- T’as pris ma place, m’annonça-t-il alors d’une voix neutre.

  

C’était une constatation pour le moins étrange ; il avait attendu cinq bonnes minutes avant de l’émettre. Mon amusement redoubla, je le trouvais atypique. Au moins un comportement digne d’intérêt dans cette classe aux allures banales et superficielles. Pour ma part je demeurai silencieux, jouant très consciemment avec ces airs renfermés et mystérieux que je me donnais. Si je n’allais pas instinctivement vers les gens, je n’étais pas pour autant du genre à les éviter, cependant débarquer ici, dans un endroit où personne ne me connaissait me donnait l’envie de jouer avec ma personnalité. Histoire d’observer leurs diverses réactions je modelais mon être à ma guise, ne lui apportant que de légères retouches pour ne pas trop m’éloigner de la réalité, et je me rendis compte soudainement que je les prenais pour des cobayes. J’aurais un excellent sujet d’exposé grâce à eux ; Les réactions humaines face à une personne différente de la normale.

  

- T’es toujours aussi ouvert et sociable ? Ironisa mon voisin de table, qui commençait sérieusement à me taper sur les nerfs.

  

En fait, ce n’était pas le fait qu’il parle trop, mais plutôt cette indélébile note de raillerie tracée dans ses mots. Ce connard ce moquait de moi !...

  

Le professeur se racla la gorge et balaya la pièce du regard, s’arrêtant sur moi. A travers ses lunettes rectangulaires je distinguai une vague couleur tirant vers le gris. Il fronça légèrement les sourcils, regarda rapidement la feuille ou s’étendaient certainement la liste des élèves. Je le devinai en train de passer en revue tous les noms qu’il connaissait pour découvrir un intrus, et déduire mon prénom par la suite. Ç’aurait été une centaine de fois plus simple s’il m’avait directement posé la question, mais apparemment, l’homme avait ses habitudes. La situation semblait divertir mon voisin autant qu’elle m’amusait moi, cependant c’était une distraction très différente. J’esquissais un sourire copinant avec le méprisant, certain d’avoir intimidé ce pauvre professeur au point qu’il n’ose même pas m’adresser la parole, tandis que le type à mes côtés se délectait carrément de quelque chose. Ne pas savoir quoi me donnait la furieuse et frustrante envie de l’attraper par le col de son pull, le soulever pour le plaquer au mur et lui demander ce qui le faisait rire à ce point. Ou encore écraser mes saphirs dans ses iris noisette, comme je préférais généralement faire.

  

- Vitaly, je suppose lança le professeur d’une voix beaucoup plus assurée et forte que je ne l’aurais cru.

  

Je ne me laissai pas déstabiliser pour autant ; je m’étais trompé, il n’avait pas peur, tant pis, moi non plus je n’avais pas peur de lui.

  

- Oh monsieur, faut pas chercher loin avec lui, il a bouffé sa langue au petit déjeuné, intervint mon voisin de table, narquois.

  

Mes mâchoires se contractèrent, mes dents grinçaient les unes contre les autres en un bruit des plus désagréables, tant ce mec me tapait sur les nerfs.

  

- Nikolaï, le rappela le prof à l’ordre, d’une voix immédiate, sèche et sans appel.

  

A ces mots le fameux Nikolaï obéit avec une docilité surprenante. Son visage se débarrassa de toute expression insolente, de toute expression tout court. Il s’enferma dans un mutisme qui, je devais l’avouer, me surpris et m’effraya par sa soudaineté. Brusquement je ne vis plus le professeur de la même manière, et bien qu’il n’eût pas changé depuis le début du cours, j’aurais juré qu’il avait prit quelques centimètres, comme si son autorité s’était calée sous ses talons pour le propulser vers le haut. Cependant je ne me laissai pas dominer pour autant ; ses quelques accents de pouvoir n’avaient rien d’extraordinairement flippant. Cependant il appuya quelques secondes son regard sur moi, et je compris qu’il attendait ma réponse.

 

- Je suis bien Vitaly, répondis-je d’une voix très distante.

  

Il esquissa un sourire en coin et poursuivit l’appel normalement. A côté de moi mon voisin me lança un « alors comme ça tu sais parler » sûr de lui et franchement chercher le conflit. Je me demandai s’il était masochiste ; après tout, il avait bien dû lire dans mon regard que je n’étais pas du genre à me laisser emmerder. Je faisais encore preuve d’un grand self-control, mais s’il poursuivait ainsi sans tenir compte du tressaillement qui agitait mes pupilles, il finirait sur le sol, couché à plat ventre pour écraser entièrement sa superbe. Quelques minutes passèrent, le prof de Russe parlait, la grande majorité de la classe résumait ses paroles sous forme de notes griffonnées en toute hâte sur des feuilles de  papier volantes. Je ne pouvais m’empêcher de comparer cette ambiance de travail à celle du pensionnat, examinai au cas par cas les élèves penchés sur leur cour ; ils semblaient si paisibles. Avant, derrière chaque ligne de style se dissimulait l’appréhension d’être appelé au micro pour une visite douloureuse au secrétariat, la peur d’être sanctionné sans raison par le professeur du moment. Eux ne traduisaient qu’un horrible ennui, de ceux que j’avais envie d’attraper, de tordre avant de le leur fourrer au fin fond de la gorge : ne se rendaient-ils pas compte de la putain de chance qu’ils avaient ?! Je tentai vainement de me calmer, de ne pas me conduire comme l’un de ces éternels martyrs, mais c’était si dur… tout ce que j’avais pu vivre revenait vers moi au galop, j’étais une cible immobile et tétanisée à la merci de ses souvenirs, et je compris soudain que le pire dans mon histoire était sans doute les conséquences de ce que l’on m’avait fait subir, et non pas l’acte en lui-même.

  

Le dénommé Nikolaï me lançait des regards en coin, semblait m’inspecter comme s’il cherchait une réponse à une question intérieure. J’aurais voulu l’impressionner comme j’en avais l’habitude avec ce genre de parasites, cependant quelque chose me disait que cela n’aurait aucun effet sur lui. En fait, il semblait aussi imperméable à mes attaques oculaires que… que… non ! Le mot qui s’inscrivait lentement sous mes yeux, je le chassai d’un mouvement sec de la tête. Mais il fut dit à voix haute dans la seconde qui suivit.

  

- Tolstoï, déclara le prof.

  

Je levai la tête, le cœur battant comme claque le fouet dans l’air, et sentis qu’autour de moi le monde disparaissait pour me laisser seul face à ma peur et ma malchance, respirant difficilement alors que le nom gonflait dans mon esprit, explosai brutalement et s’éparpillait en lambeaux de malaise dans mon cerveau. Me lèvres tremblantes, agitant quelque peu mes joues blanches, remuèrent je ne sais comment pour graver la question « Quoi ?... » sur mon visage.

  

- Je vais vous faire passer un extrait de Tolstoï, continua le prof, comme si de rien était.

  

Je me décontractai avec peine. C’était bon. Il parlait de l’écrivain, le célèbre écrivain Russe Tolstoï, pas d’un certain internat de Moscou portant le même nom.

   

Cependant, alors que je me relaxais considérablement et perdait quelques centimètres de tension, mon voisin échangea un regard entendu avec notre enseignant avant de se tourner vers moi

  

- Je le savais, lança-t-il. T’y étais toi aussi.

 

- Hein ? Ne pus-je m’empêcher de réagir, feignant une lamentable surprise.

  

Nikolaï eut un sourire en coin que je connaissais bien ; le genre de sourire qu’on n’oublie pas, puisqu’il voyage de visages en visages. Ce type avait connu les mêmes choses que moi, je le savais depuis le début, je l’avais senti sans me l’avouer, et c’est sans doute pour cela que mon antipathie envers lui était si violente.

  

- Ne fais pas semblant, Vitaly, m’avertit-il d’une voix soudain beaucoup plus rauque, une voix qui aurait pu glisser le long des couloirs de l’internat sans paraître intruse.

  

La cloche sonna, marqua la fin du cours, moi je le fixais, piégé.

  

- Et alors ? Déclarai-je d’une voix dure comme l’acier.

  

Son sourire se fendit et devint encore plus large, provoquant en moi une fureur grandissante ; en quoi le fait de savoir d’où je venais pouvait-il lui procurer une telle joie ? Une telle… distraction ? Il avait pourtant dû vivre les mêmes choses que moi, et s’il avait fait partie des quelques chanceux épargnés, il savait au moins par quoi les autres étaient passés ! Quel connard… si j’avais été impulsif, j’aurais frappé ce mec depuis longtemps. Mais je ne suis pas adepte de la confrontation physique, et ne m’enflamme pas ; au contraire, je me glace et poignarde avec une lenteur, une douceur presque, douloureuse. Mon caractère a toujours eue cette tendance, et elle fut renforcée à Tolstoï. Je crois bien hériter de ma mère, ce serait logique ; mon père n’est qu’un raté pathétique et vicieux – il aurait sans doute participé aux viols à l’internat –, tandis que ma mère parcourait le monde en tant que femme d’affaire importante. A la tête d’un groupe financier extrêmement puissant, on la surnommait même « la première dame du monde », et à chaque fois que je voyais son visage étalé dans les journaux mon être revêtait une armure impénétrable afin d’empêcher quelques larmes effrontées de couler. Je ne pleurais jamais, cette obstination venait également d’elle ; bien qu’absente physiquement, elle m’avait inculpé un grand nombre de valeurs morales, dont celle de surmonter les épreuves, de s’en sortir, de trouver la rage nécessaire pour cela. Je ne comprendrais jamais comment une femme comme ma mère put un jour épouser Semion Wolkoff.

   

Bref, je restai de marbre face à sa jovialité révoltante. Il m’attrapa le bras, je me dégageai d’un mouvement sec, alors qu’il se mit carrément à rire.

  

- C’est qu’il mordrait ! Ecoute, ta méfiance envers les autres, je la connais aussi, tu vas la perdre une fois que tu auras vu ce que je vais te montrer…

  

- Je ne veux pas la perdre, crachai-je.

  

- Vitaly, dit-il avec une moue indescriptible, sois certain d’une chose tu ne pourras jamais devenir fragile ou vulnérable. Franchement, si je n’étais jamais passé par Tolstoï, je crois bien que je n’aurais jamais eu aussi peur d’un type de ma vie, éclata-t-il à nouveau de rire.

   

J’étais frustré, et perturbé, je devais l’avouer. Nikolaï s’autorisait l’accès à un bonheur apparent, un bonheur que je n’osais même pas approcher. D’un autre côté, il portait sur lui les marques d’un traumatisme profond, cependant j’étais cependant l’un des seuls à le comprendre ; sa souffrance était si cachée qu’il fallait la connaître pour la voir.

  

- Je dois te montrer quelque chose, et crois-moi, tu ne seras pas déçus… ça va t’intéresser, je te promets.

  

Putain de curiosité à la con… je ne pouvais plus résister. L’attitude de Nikolaï m’intriguait déjà trop, je voulais savoir comment il avait fait pour se détacher du passé de manière si flagrante, pourquoi un éclair de dégoût ne lui assombrissait pas le visage dès qu’il parlait du pensionnat. Et dans ses yeux noisette, je pouvais lire une excitation communicative. Elle me gagnait avec une ardeur surprenante, sans même que je ne puisse l’expliquer. Rageant de me laisser aveugler si rapidement, je soupirai, le suivis. Le professeur de Russe nous accorda un regard étrange, Nikolaï me déclara qu’il m’expliquerait plus tard. Dans ma tête, trop de pensées se bousculaient : à peine arrivé, voilà que déjà on me reconnaissait, me craignait, me projetait dans une histoire dont je ne connaissais rien, mais dont je savais déjà qu’elle m’attirerait des ennuis. Beaucoup d’ennuis. J’avais le pire des pressentiments qui puisse exister au monde. Car où que j’aille, personne ne me laisserait jamais tranquille. J’étais trop… spécial ? Un sourire moqueur anima rapidement mes lèvres.

  

Puis, je croisai une chevelure rousse flamboyante. De magnifiques boucles cachant une jeune fille agréable au regard. Son teint diaphane était élégant, son allure hésitante, mais regorgeant d’une force inexplorée, et puis touchante. Ses yeux verts m’atteignirent brutalement, se plantèrent dans mon cœur, et bientôt je ne vis plus qu’eux, à la fois libres et piégés. Piégés par une souffrance qu’il m’était impossible d’ignorer, mais une souffrance presque saine ; c’était plutôt une morosité au quotidien. Rien de trop destructeur, rien de trop insupportable. Rien comme moi, et à la fois, tout comme moi. Alors que Nikolaï me tirait par le bras, je fixai une dernière fois ces prunelles émeraudes, me disant que ce regard, je le voulais. Plus que je n’avais jamais voulu quelque chose.

  

  

  

Fin du chapitre troisième.

Image : Kira, Death Note <3

 

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