Accueil Date de création : 28/12/08 Dernière mise à jour : 17/09/09 23:02 / 25 articles publiés
 
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Les Cicatrices, Chapitre quatrième :  posté le lundi 19 janvier 2009 22:35

 

 

Chapitre quatrième (Irina) :

 

 

Alors que je me dirigeai vers mon prochain cours je vis Nikolaï passer à toute vitesse, tirant un autre élève par le bras. Je me figeai, le reconnaissant au premier coup d’œil : impossible d’oublier une silhouette telle que la sienne. Il semblait si distant, si méfiant, comme si chaque personne autour de lui était faite pour lui causer du tord, et qu’il le savait. Sans vraiment savoir pourquoi j’agrippai la lanière pendante de mon sac à dos pour la serrer très fort entre mes doigts, me faisant violence afin de ne pas me précipiter vers Nikolaï, ayant ainsi une chance de parler au jeune homme qu’il traînait derrière lui. Je ne le regardais pas comme les autres personnes autour de moi le regardaient : soit effrayées, soit incontestablement attirées. Non, je savais qu’il ne me faisait pas peur, quant à savoir si j’étais intéressée par lui – au-delà de le trouver très beau –, je ne posais pas la question. Je voulais simplement le comprendre, comprendre son regard fermé à toute émotion, et pourtant remplit d’amertume, de douleur, de vécu et de passé insupportable. C’était un atome de sentiments dans une parfaite absence de sentiments. Rien de plus contradictoire, rien de plus intriguant. Oui, je voulais comprendre ça pour savoir l’imiter, me fermer à mon tour ; comme il était dur de devenir réellement froid et distant ! Beaucoup de personnes savaient le prétendre, pour se donner des airs, y parvenaient quelques heures, pour les plus chanceux quelques jours, mais la mascarade ne durait jamais longtemps. Lui, ce n’était pas un jeu. Il était aussi facile de reconnaître les menteurs que de reconnaître ceux qui se montraient sincères.

 

Je restai immobile en plein milieu du couloir, des élèves me dépassant en émettant quelques protestations – comme je leur bouchais le passage –, d’autres me saluaient rapidement avant de continuer directement dans leur lancée pour se rendre à leur prochain cours, et beaucoup d’entre eux ne pouvaient faire autrement que de contempler bêtement le nouveau venu, celui qui retenait tant l’attention, celui qui accaparait la mienne à l’extrême. Je passai une main dans mes cheveux, dégageant les quelques mèches rousses qui venaient s’égarer en masse sur mon front, avant d’enfoncer mes doigts dans la poche de mon jean, laissant néanmoins dépasser le haut de ma main. Cependant mes gestes étaient sans réelle importance ; lui était tout ce qui importait. Maintenant que je pouvais le voir de plus près, que son profil se dessinait avec précision sous mes yeux, je n’en étais que plus captivée ; une heure plus tôt, lorsque je l’avais aperçu, je ne m’étais pas rendue compte que le blanc de sa chemise contrastait fortement avec son allure très sombre. Oh, bien sûr, cette couleur lui allait bien, il avait ainsi l’air d’un ange torturé. Même si je ne pouvais voir qu’une moitié de son visage, une seule, elle  paraissait torturée ; ses lèvres tiraient vers le bas, ses yeux violents s’animaient sans joie, ses joues peu volumineuses ne faisaient que le rendre encore plus triste. Il lui manquait quelque chose ; la vie. Mais peut-être était-ce cette terrible absence qui rendait le personnage si atypique, et si enviable, dans un sens.

 

Je me savais stupide de lui envier quoi que ce soit, je me doutais qu’il aurait échangé sa vie avec la mienne s’il en avait eu l’occasion, que je n’aurais pas dû me plaindre, pourtant je ne pouvais m’en empêcher. Quelque chose dans ma vie me faisait souffrir, sans que je ne sache vraiment quoi, c’était une simple accumulation. L’absence de mon père, sa tristesse au quotidien, que je sentais même lorsque je ne la voyais pas… je refusais d’ajouter la non-existence de ma mère à cette liste. Elle s’était comportée de manière trop égoïste, trop méprisable, pour que j’aie mal à cause d’elle. Mais… son départ n’était sans doute pas si étranger à ma douleur.

  

Soudain, je vis les deux garçons ralentir. Nikolaï me jeta un regard, me sourit de son sourire particulier. J’aimais bien ce garçon ; il était un peu étrange, maniait constamment le sarcasme donnant l’impression de ne pas savoir ce qu’était une conversation sérieuse, mais il n’était pas méchant. Cependant je pouvais deviner que derrière l’ironie se dissimulait une personnalité complexe. Cela contribuait d’ailleurs en partie à son charme ; à défaut d’être beau – il était trop grand, trop maigre, et ses traits trop inégaux –, il avait quelque chose en plus, une profondeur dans son regard noisette, une plaie non-pansée, qui ne le faisait plus souffrir mais qui l’avait forgé, l’avait rendu tel qu’il était aujourd’hui. Un charisme non indigne d’attention. Rien de comparable avec son nouvel « ami », évidemment.

 

Celui-ci s’arrêta, d’ailleurs. Il tourna son visage vers moi – j’eus comme une impression de déjà-vu –, et me fixa, me cloua littéralement au mur de son regard bleu ciel, encore plus impressionnant que je ne l’avais cru. Plus que de pouvoir lire en moi, j’eus soudain le sentiment qu’il rendait ma peau transparente, qu’il me connaissait encore mieux que moi-même, que je ne pouvais rien lui apprendre alors que lui avait tant de choses à me montrer… s’il daignait un jour s’en donner la peine, évidemment ! Ce qui n’arriverait jamais. Il n’était pas le genre de personne qui souhaite transmettre son savoir, pas le genre de personne à prêter son attention à des filles aussi pitoyables que moi. Je n’irais pas jusqu’à dire commune ou insignifiante, car je savais que je ne l’étais pas, mais s’il apprenait – et rien que le fait de me regarder ainsi me donnait l’impression qu’il le savait déjà – à quel point je rêvais de lui ressembler, il me prendrait de haut et me cracherait au visage que je ne savais rien de la dureté de la vie. Et il aurait raison.

 

- Irina ! M’appela soudain Nikolaï.

 

Surprise qu’il me salue à un moment comme celui-ci, je clignai des yeux, avant de me rappeler que cet instant n’avait rien de si extraordinaire. La présence du jeune homme aux yeux transperçant rendait simplement la scène singulière.

 

Je m’avançai vers lui alors que son compagnon me suivait du regard, et jamais je ne m’étais sentie aussi mise à nue.

 

- Je te présente Vitaly, me dit-il d’une voix étrangement amusée.

 

Vitaly, c’était donc son prénom. Le concerné hocha la tête très brièvement en guise de bonjour, et alors que Nikolaï s’apprêtait à lui donner mon propre prénom, il rétorqua ;

 

- Je sais, je t’ai entendue l’appeler.

 

Sa voix était à la hauteur de mes attentes – si je pouvais décemment dire que j’avais attendu quoi que ce soit. Grave, masculine, d’une virilité ponctuée d’élégance, mais par-dessus tout distante. Cassante. C’était un cliché bien sûr ; le jeune homme très beau et torturé, sombre, au regard de glace et à la voix dure. Oui, c’était un cliché, mais un cliché courant.

  

- Ce mec est tellement asocial ! Se plaint Nikolaï dans un soupir excédé.

  

Ces mots ne me firent pas rire, trop absorbée, cependant les lèvres de Vitaly s’étirèrent alors, et de manière très inattendue, en un sourire discret. En une fraction de seconde, son expression me sembla familière, sans que je ne puisse expliquer pourquoi. Troublée, je me tournai vers Nikolaï, qui traînait dans ses yeux une note incompréhensible de satisfaction, et plus encore, de victoire. Il me fixa, me sourit largement.

  

- Ouais, toi aussi il te rappelle quelqu’un, pas vrai ?

 

Je ne comprenais pas où il voulait en venir. Soudain, il m’attrapa également par le poignet, nous forçant, Vitaly et moi, à le suivre. Le jeune homme brun ne chercha pas à se dégager, bien qu’il eût très bien pu le faire s’il l’avait voulu. Sans doute était-il fatigué d’attendre, et voulait-il savoir ce que notre guide avait en tête une bonne fois pour toute. Je le comprenais.

 

Me laissant entraîner, je n’osai pas un regard en sa direction, effrayée de la manière dont il aurait pu le prendre. Pourtant, je savais que lui, me regardait. Lorsque de tels yeux se posent sur vous, ce n’est pas difficile de le savoir. Ils sont si froids qu’ils semblent couler comme des glaçons le long de votre dos. Vous caresser et vous écorcher à la fois.

  

Nous arrivâmes alors devant une porte, qui semblait fermée. La salle 106. En voyant ce chiffre, je compris soudain. Je compris à qui Vitaly m’avait fait penser, et me sentis idiote de ne pas y avoir pensé avant. Mais… comment était-ce possible ? Quels étaient leurs liens ?

  

Nikolaï s’autorisa une pause théâtrale, nous regarda d’un air faussement fataliste.

 

- L’heure de la révélation… a sonné ! S’amusa-t-il.

 

A ces mots, Vitaly se tendit, sembla grandir de quelques centimètres, et s’avança lentement vers mon ami pour le prendre par le col de son blouson, et le coller au mur, sans hâte ni effort apparent, mais avec une colère froide très particulière. Je n’avais toujours pas peur, mais chaque seconde passée en sa compagnie ne cessait de me surprendre.

 

- Je te conseille de ne pas jouer avec mes nerfs, ni de te foutre de ma gueule, glissa le jeune homme à un Nikolaï qui ne touchait plus le sol, mais qui ne semblait pas s’en inquiéter.

  

Ces deux types étaient hallucinants ; l’un d’eux était effrayant, torturé et plus sérieux que n’importe quelle personne sur cette terre, tandis que l’autre était un ancien martyr reconverti en champion du sarcasme, jamais effrayé de rien. Cependant, je sentis que Nikolaï respectait Vitaly, et dans un sens, c’était réciproque. Quelque chose les unissait, un secret en commun, qu’ils auraient sans doute préférer ne pas partager.

  

- On se calme mon poulet, tu ne seras pas déçu, je te promets !

 

Maintenant il se permettait les petits surnoms… je ris et frissonnai en même temps ; tenait-il vraiment à se faire tuer ?

 

Il frappa alors à la porte, nous adressa à tous deux un petit clin d’œil, et attendit. Mon cœur se mit à battre. Je ne savais pas pourquoi, mais je sentais que cet instant allait être décisif. Pour qui ? Pour lui ? Pour moi ? Pour nous tous, ici présents ? Peut-être… une chute commune.

 

Alors que je me mettais à penser qu’il n’était pas à l’intérieur, j’entendis soudain ses pas résonner, la clé tourner dans la serrure. Il ouvrit, le monde trébucha, vacilla quelques instants, et resta en suspension au dessus du vide.

  

Un jeune homme de vingt ans se tenait là, de taille à peu près égale à celle de Vitaly, peut-être à peine plus grand. Il était châtain, et ses yeux gris semblaient être composés de pierres de lune.  Son visage anguleux et froid, je le connaissais, mais pour la première fois je lui prêtai des similitudes avec celui d’un autre garçon. Un garçon aux cheveux pourtant noirs, aux yeux pourtant bleus.

 

Vitaly contemplait cet homme à présent, comme si personne n’existait plus autour d’eux. D’une expression mêlée entre l’incrédulité, la peur, et… le délice. Une part de lui, grandissante à chaque instant, savourait cet instant, mais de manière malsaine. Une pointe de démence venait effleurer ses deux saphirs si captivants, tandis que ses lèvres tremblaient et se contorsionnaient en un sourire indescriptible.

  

Mais cette pseudo-victoire que je ne comprenais pas cachait également une rage puissante. Une rage qui formait autour des deux jeunes hommes un bouclier impénétrable, comme pour isoler deux guerriers qui comptaient se battre jusqu’à ce que l’un triomphe par le décès de l’autre. Je n’avais pas peur… je craignais simplement qu’ils se blessent pour quelque chose qui n’en valait pas la peine. Ils se ressemblaient, c’était évident. Aussi obstiné l’un que l’autre. Leur façon de se lorgner avec mépris le prouvait.

  

- Vitaly, je présente Kirill. Kirill, je te présente Vitaly, ironisa Nikolaï. C’est marrant, j’ai toujours rêvé de faire les présentations entre deux frères… c’est original.

  

Vitaly tourna brusquement les talons, perdant toute trace de satisfaction. Sans doute venait-il de réaliser pleinement qui se tenait en face de lui, la réalité le heurtant de plein fouet. Kirill n’avait jamais parut aussi malveillant. Il me regarda, je le regardai, un message passa entre nous mais je ne parvins pas à le lire.

Je compris simplement que le monde cessait de vaciller. Il tombait.

 

 

 

Fin du chapitre quatrième.

Image : Aucune idée

 

 -> Ps :  Désolée pour le retard, j'ai eu une

semaine très chargée ^_^ J'ai juste une info

à vous communiquer : ALLEZ VOIR LES NOCES

 REBELLES *_* Ce film est splendide

Bisouuuus

  

 

___________________________________________

 

Je posterai la suite dès que possible ^_^

Désolée, emploi du temps chargé en ce moment ; cette semaine j'ai eu bcp de contrôles et la semaine prochaine j'ai mon oral de TPE + Bac Blanc n_n Wish me luck °w°

Mais bon pendant les vacances je vais être relativement libre (pour une fois xD) donc je serai beaucoup plus dispo, et le chapitre 5 sera sans doute là ce weekend !

Bisouuuus

 

 

 

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Les Cicatrices, Chapitre cinquième  posté le samedi 07 février 2009 16:26

 

 

Chapitre cinquiète (Vitaly) :

 

 

Je courrais, je ralentissais, me remettais à courir pour ralentir de nouveau. Mon rythme n’était pas constant, et les élèves de mon école me fixaient d’un air incrédule. Je n’avais même pas envie de les intimider, bien trop accaparé par mes propres pensées. Mon propre, indomptable, tumulte de pensées. Un seul mot me venait à l’esprit, ou plutôt, un seul prénom : Kirill. Lui, mon frère, juste en face de moi, encore plus malveillant que dans mes souvenirs. Il s’était empiré avec l’âge.

 

Kirill… je n’arrivais pas à croire qu’il soit vraiment ici. Après des années de silence, le voilà qui  surgissait de derrière une porte, avec une désinvolture rageante au fond des yeux. Il n’avait même pas paru surpris de me voir ; il m’avait simplement toisé comme un insecte insignifiant. Même pas de colère, même pas de haine… un désintérêt blessant. Je brûlais de l’intérieur, mes entrailles calcinées me faisaient horriblement mal, ma chair bouillonnait, cuisait comme un vulgaire morceau de viande. C’était l’accès de colère le plus impulsif et explosif que je n’avais jamais connu – même au pensionnat, ma fureur contre ceux qui nous maltraitaient restait passive et inavouée. Pourtant de l’extérieur je demeurais stoïque. Glacial en surface, enflammé en profondeur. Je connaissais ça pour la première fois ; et c’était si nouveau que je ne le supportais pas.

 

Je pris une profonde inspiration, tentant de maîtriser cette colère folle, moi qui avait apprit à contrôler jusqu’au moindre de mes mouvements. Je ne voulais pas que la situation m’échappe ou me dépasse, et j’étais prêt à tout pour que cela n’arrive pas. Planté au milieu du couloir, respirant avec une lenteur exagérée, je tentai de réfléchir. Kirill… son image me revenait par flashes brefs et violents, qui me submergeaient l’esprit et m’aveuglaient de leur précision. Ma tête reproduisait ses traits à la perfection, jusqu’à la plus infime nuance d’indifférence au fond de ses yeux gris. Etait-ce un hasard qu’il se trouvât dans le même lycée que moi ? Et d’ailleurs, que faisait-il ici, lui qui avait fini les cours depuis longtemps ? Cet endroit était-il le quartier général des anciens Tolstoïens ? En y réfléchissant, je me rendis compte avec horreur que c’était peut-être vrai : Nikolaï aussi, avait fait un séjour bénis dans l’internat des supplices.

  

Mais… non ! Non, ça ne pouvait pas être vrai ! NON ! Mon envie de nier le tout était plus puissante que n’importe quel autre sentiment, et plus tenace que mes faibles tentatives de retour à la raison. Ma torture mentale attitrée, que j’avais réussi à chasser depuis quelques semaines, revint immédiatement me compresser le cerveau. Je ressentais tant de choses que j’étais certain d’être le garçon le plus déchiffrable de la terre, moi qui d’ordinaire faisait partie des plus ardus à lire. Et pourtant… tous ceux qui me croisaient demeuraient intimidés, apeurés, intrigués, d’une manière identique aux heures précédentes. Comme si pour eux, rien en moi n’avait changé. Etais-je devenu si fort, lorsqu’il s’agissait de masquer ses émotions et de paraître froid comme la glace ?

 

Kirill… je n’arrêtais pas d’y penser. Sa présence ici, plus que d’être incroyable, était de très mauvais augure. J’avais compris, à l’instant même où je l’avais aperçu, que jamais il ne me laisserait oublier mes années au pensionnat. Lui, ses mots venimeux et son esprit mutilé seraient toujours là, cachés dans mon ombre, pour me murmurer mon passé à l’oreille. Je ne pourrais jamais oublier. Jamais recommencer. Plus que jamais, je maudissais mon frère.

  

Un sourire inattendu vint alors se coller à mes lèvres. A nouveau, la satisfaction que j’avais ressentie en apercevant mon frère – car oui, j’avais ressenti une pure satisfaction au milieu de ce carnaval de sentiments – me hantait, et me donnait envie de rire. Au moins, je n’aurais pas besoin de partir à sa recherche pour le surpasser ; il était là, à portée de main, à portée de vue, à portée de haine. Très tôt, beaucoup plus tôt que je ne l’aurais espéré dans mes rêves les plus fous, je pourrais lui montrer à quel point que je le surpassais en tout point. Que je valais mieux que lui. Cent fois mieux que lui.

  

Je ne savais plus quoi faire ; rebrousser chemin et lui faire face ou l’oublier pour aujourd’hui. Enfin, oublier… si j’en étais capable, ce dont je me permettais de douter. Après mûres réflexions j’en convins que faire demi tour pour le rejoindre relevait plus du suicide qu’autre chose ; le retrouver ainsi, si subitement, annihilerait mes capacités de réflexions, et ma répartie cassante, brutale, elle se noierait dans la grisaille de ses yeux sans même avoir le temps d’exécuter une ou deux brasses. Voilà une chose qu’il ne fallait pas faire ; me prendre de court en utilisant mes sentiments – d’amour ou de haine. Ainsi, j’étais sûr de perdre,  au moins pour quelques heures. Et s’il y avait une chose que je ne voulais pas, que je portais en horreur et aurais voulu écraser avec toute la force dont j’étais capable, c’était bien l’idée de perdre.

 

Une question vint alors m’emplir de doutes ; pourquoi Nikolaï avait-il tant tenu à me présenter à mon propre frère ? S’ils étaient proches, sans doute Kirill lui aurait-il dit toute la haine qu’il me portait, et surtout le dégoût, la pitié. C’est pourquoi je ne comprenais pas son geste. A moins qu’il ne soit qu’un pauvre fouteur de merde, et qu’il se foutait de s’attirer les foudres des frères Wolkoff. Bien que nourrissant un mépris réciproque l’un envers l’autre, j’étais sûr que nous saurions parfaitement unir nos forces, comme avant, pour lui faire payer sa sottise. Seulement, avant même d’avoir pu imaginer une scène de vengeance plausible, je sus que c’était vain et ridicule ; ce garçon était passée par le pensionnat Tolstoï, il en avait vu d’autres, tellement qu’il avait même réussi à faire abstraction de sa souffrance pour se bloquer psychologiquement – je le voyais dans le substitut d’amertume et de rancœur qui hantait ses yeux. Même en le frappant, il ne me craindrait pas. Je ne lui faisais pas peur, depuis le début il m’avait considéré comme un être égal. Pas inférieur, c’était sûr, mais pas supérieur non plus. Et bizarrement, ce respect engendré par une sorte de solidarité dans la souffrance, dans le vécu, et non par une stupide frayeur, me plaisait.

  

Seulement, avant que je ne puisse perdre entièrement le contrôle, je sentis un léger poids sur mon épaule ; celui d’une main qui s’y pose avec douceur et hésitation. Je me retournai sèchement, m’attendant à ce que la personne bondisse à un mètre loin de moi, regrettant de m’avoir touché mais il n’en fut rien. A la place je me heurtai à des yeux verts qui traduisaient leur grande appréhension mais qui ne bougeaient pas, soutenaient les miens avec une faible lueur de conviction. La jeune fille ne tentait même pas de s’éloigner, bien que son corps semblât tendre vers l’arrière – ou était-ce un simple délire paranoïaque de ma part, causé par l’habitude ?

  

A défaut d’être déstabilisé, je ne pouvais pas nier être surpris ; c’était la première fois qu’une personne n’ayant jamais posé un pied à Tolstoï, une fille surtout, osait me « faire face ».

 

- Quoi ? Demandai-je d’une voix froide, mais pas autant que je ne l’eût cru.

 

Cette souplesse dans mon intonation me surprit moi-même, tellement qu’un petit sourire de stupeur fit tressaillir la commissure de mes lèvres. Il était rare que j’accordasse tant de non-antipathie à une personne. Seulement, la jolie rousse ne le savait pas, et elle ne se défît pas de l’appréhension qui l’accompagnait. Je fixai un instant ses yeux verts, et comme la première fois que je les avais vu, sa beauté me toucha. Comment, je n’en savais rien puisque mon cœur ne s’émouvait plus depuis quelques années, mais il me toucha, ne serait-ce que dans mes pensées. Je les voulais vraiment. La simplicité, la sincérité qu’ils traduisaient, tout ça, j’aurais aimé le posséder. En fait, je l’enviais.

 

- Ton f… Kirill voudrait te parler, dit-elle.

 

Avant de fulminer, je me surpris à être surpris. Elle avait commencé à dire « ton frère », et s’était rattrapée au dernier moment, comme si elle avait senti que cette appellation  me révolterait, comme si elle avait compris cela après une simple étude visuelle de ma personne. Puis, une fois n’est pas coutume, je sentis ce blog de glace dans mon estomac remuer, me faire trembler et propager sa fureur froide ; j’étais à présent très raide, l’esprit endoctriné afin d’empêcher un flux de pensées rageante, et l’âme méchante.

 

- Tu bosses pour lui ou quoi ? Raillai-je.

 

Irina – j’avais retenu son nom – ne flancha pas, ne flancha plus. Elle se contenta de secouer la tête de gauche à droite en guise de non.

 

- Nous sommes justes… amis.

 

- Pourquoi cette hésitation ? Vous êtes plus que ça ?

 

A ces mots elle écarquilla les yeux, comme surprise que la pensée ait même pu me venir. Puis elle s’autorisa un rire agréable, un peu cassé.  Sa voix  semblait constamment enrouée, un peu grave. C’était doux à l’oreille, calme.

  

- Non, c’est juste que nous ne sommes pas vraiment des amis… il sa bande ici, et je m’entends bien avec eux, surtout Nikolaï. Mais Kirill est assez… spécial, tu sais.

  

Je sentais mon visage se figer, non de colère, ni de stupéfaction, il se figeait simplement, parce qu’en l’écoutant, je m’oubliais un peu moi-même. Mes lèvres entrouvertes voulaient adopter la forme d’un sourire nostalgique.

 

- Rassure-toi, je le sais, répondis-je alors qu’elle rougissait à cette réplique. Mais qu’est-ce qu’il fout ici ?

  

Ma frustration de ne pas savoir avait dû se sentir, car elle répondit immédiatement, me donnant le plus de détail possible, comme pour sauver un tant soi peu mon ignorance.

  

- Il est arrivé il y à pratiquement un an, il bosse comme surveillant ici, mais il assure parfois quelques cours de sport, il est assez dur d’ailleurs quand il joue le prof.

  

Alors il était ici depuis presque un an… avait-il déjà parlé de moi ? Apparemment oui, à Nikolaï, mais Irina ne semblait pas vraiment au courant, la situation la dépassait complètement, je le sentais. Aussi bien que je sentais son admiration pour mon frère – le mot m’arracha une grimace intérieure. Lorsqu’elle parlait de lui ses yeux se perdaient dans le vague, sans doute pour le visualiser, et sa voix portait une note de fascination. Kirill lui plaisait. C’était évident, et le cri que j’aurais voulu pousser en protestation stagnait dans ma gorge, me brûlait la chair. Ces yeux verts, il ne les méritait pas.

  

- Je crois qu’il veut vraiment te voir, insista-t-elle alors, un air désolé sur le visage.

  

« Ce n’est pas sa faute, ce n’est pas sa faute, elle veut simplement m’informer », me répétai-je à l’infini. Puis je compris que ça n’allait pas ; depuis quand faisais-je des efforts pour paraître aimable ? Je me retournai brusquement, prêt à lui dire de se casser de me foutre la paix seulement lorsque je me trouvai nez à nez avec son visage innocent les mots s’embrouillèrent et ne devinrent que des brouillons de syllabe. Heureusement, je n’avais pas descellé les lèvres, ainsi je ne passais pas pour un parfait idiot. Ça aurait cassé ma superbe image de glaçon en puissance, quel dommage !

  

- Quoi ? Demanda-t-elle en fronçant les sourcils.

  

Sa timidité s’estompait au fil des secondes seulement sa fragile méfiance perdurait, ainsi je compris que j’étais toujours aussi impressionnant, malgré ce que j’avais cru. Cela réconforta mon égo. Depuis quelques minutes j’avais le sentiment qu’elle pouvait lire en moi aussi facilement que je lisais d’habitude l’âme des autres, et cela m’avait déconcentré. A présent sûr que c’était faux, ma nature revenait au galop.

  

- Rien, claquai-je sèchement. Laisse-moi tranquille, c’est tout. Je ne veux pas voir Kirill.

  

Au fond, je ne réalisais même pas qu’il était vraiment là. Ça me semblait bien trop irréaliste ; je n’avais plus de ses nouvelles depuis trois ans et voilà qu’il ressurgissait, alors que j’aurais préféré être laissé tranquille. Je l’avais vu, de mes propres yeux vu, et pourtant son image semblait abstraite, presque symbolique dans ma mémoire. Comme s’il n’était apparu que pour me prouver que je n’avais aucune issue de secours. Comme s’il n’était pas vraiment là… mais il était là ! Il n’y avait pas de doutes là-dessus ! Même si je ne le voulais pas, non, je ne le voulais vraiment pas.

  

Pourtant, quelques secondes plus tard, après un rapide échange de regard avec Irina, je réalisai que j’étais en train de rebrousser chemin, de rejoindre celui dont la présence m’accablait. Il n’avait pas bougé, les bras croisés sur sa poitrine puissante, le port de tête droit et fier, une grisaille avilie remuant dans ses yeux. Nikolaï se frottait les mains, s’apprêtait à profiter du spectacle. Je n’avais même plus envie de le frapper, je commençais à m’habituer. De plus, mon frère était un aimant à haine et colère ; je ne pouvais ressentir ce genre de sentiments pour personne à part lui.

  

- Vitaly, Vitaly, soupira-t-il d’un air méchamment amusé, donneur de leçon.

  

Je lui adressais mon plus beau sourire hypocrite, m’arrangeant pour qu’il sache qu’il était hypocrite.

   

Kirill avait l’avantage, je le sentais. Alors qu’il riait d’un rire dédaigneux, moi je me raidissais et fulminais sans réserve. Je devais me reprendre, et vite !       Jamais je ne lui prouverais ma supériorité  en me comportant comme un coléreux impuissant.

Alors que le jeune homme voulu passer un bras autour de mon épaule – geste étrange –, je lui envoyai un coup de poing, et le vis se plier de douleur.

  

Jubilant, je desserrai les phalanges, laissai mes mains pendre dans le vide et mon regard se poser sur son corps affaibli. Mais lorsqu’il releva la tête, ce ne fut pas pour me haïr mais plutôt me contempler avec une forme étonnante d’avidité. Sa grimace de douleur mêlée à son sourire d’homme satisfait donna un résultat presque effrayant.

 

- Je savais que je réussirais, me dit-il d’un ton saccadé traduisant sa souffrance physique.

 

- Que tu réussirais quoi ? Aboyai-je, prostré de le voir si intouchable.

  

Kirill eut un rire que les notes et les degrés de sa folie avaient eux-mêmes composé.

  

- A faire de toi un sale type, s’esclaffa-t-il ouvertement. Tu n’es qu’un pauvre con insensible, comme moi… c’est bien, tu es prêt.

 

Cette phrase me fit reculer de quelques pas. Il ne pouvait pas avoir raison. Je n’étais pas comme lui ! Il était malsain, il était mauvais, il était froid, une simple carcasse d’homme, aussi vide que le vide, une carcasse trouée, craquelée. Je n’étais pas ainsi. Il était mort, j’étais vivant, voilà la différence. Malgré mon vécu j’avais la volonté d’avancer, d’accepter le passé pour me projeter dans l’avenir. Lui ressassait le passé pour ne jamais connaître de futur. Il vivait sans risque ; en s’interdisant l’avenir, il s’interdisait de futures souffrances. Mais au fond… étions-nous vraiment si différents ? La peur s’empara de moi. Et s’il avait raison ? S’il m’avait contaminé jusqu’à la moelle, quel chemin me restait-il à suivre ?

 

- Je ne suis pas comme toi ! Crachai-je.

  

- Ton rejet violent montre que c’est tout le contraire.

 

Je me détournai, prêt à m’éclipser à nouveau, afin de réfléchir, de ranger ma colère et de mettre de l’ordre dans mes idées. Cependant une main tiède me saisit le poignet et me tira en arrière. Bientôt mes doigts se retrouvèrent posés contre mon gré sur le cou de Kirill. Il pressa ma main très fort et la fit glisser le long de sa peau. Sous l’extrémité de mon majeur je sentis une ligne à peine plus volumineuse que le reste de la peau se former. Un regard me confirma ce dont j’étais certain ; c’était une cicatrice.

  

Apparemment fier de lui, Kirill afficha le sourire du vainqueur.

 

- Tu veux savoir hein ? Se moqua-t-il.

  

- Quoi ? Demandai-je sèchement, tout en me doutant de la réponse.

  

- D’où vient la cicatrice.

  

Je me renfrognai, me haïssais, le haïssais. Il avait raison. Oui, je voulais savoir.

 

 

 

Fin du chapitre cinquième.

Image : Kaname, Vampire Knight

  

-> Voilà pour ce chapitre, comme je vous ai dit

hier, la semaine qui m'attend est assez chiante

>_< Donc je posterai la suite le weekend prochain

minimum ! Bisouuuus *_*

 

 

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Les Cicatrices, Chapitre sixième :  posté le jeudi 19 février 2009 17:09

 

 

Chapitre sixième (Irina) :

 

 

 

Nikolaï me lança un regard en biais. J’avais suivi Vitaly à partir du moment où il avait fait demi tour pour rejoindre son frère, et voilà qu’ils avaient disparus derrière la porte de la salle 106. Kirill y avait entraîné son frère après l’avoir grandement provoqué, celui-ci s’était raidit lorsqu’il avait passé un bras autour de son épaule, et pour ça, je ne pouvais m’empêcher d’être grandement inquiète. Pourtant, je n’avais aucune vraie raison de l’être ! Qu’ils se détestent ou non, qu’ils se battent ou s’étreignent, ce n’était pas mes affaires. Pas mes affaires, peut-être, il n’empêche que j’étais impliquée malgré moi, et que ça me faisait enrager.

 

Je tendis l’oreille, dans l’espoir d’intercepter quelques paroles crachées au hasard et un peu trop fort par l’un des frères, mais apparemment ils faisaient très attention à ne pas être entendus. J’aurais voulu me rapprocher encore, coller mon oreille contre la serrure, et je l’aurais sans doute fait si Nikolaï n’était pas juste à côté de moi, à m’observer les bras croisés.

 

Je sentais ses yeux me brûler la nuque, et j’avais envie qu’il s’en aille, ou qu’il m’ignore simplement.

  

Il n’y avait rien de plus frustrant que de rester là, debout, les bras ballants, à simplement attendre. Dans ma tête je revis le visage de Vitaly, tordu par une haine glaciale au moment ou son frère l’avait touché. Jusqu’à présent je n’aurais jamais cru qu’une telle colère fut possible. Et pourtant. Au niveau de la rancœur et de la souffrance, Vitaly surpassait toutes les personnes que j’avais pu rencontrer, et c’était effrayant. Lorsque je repensais à quelques uns de nos échanges de regards, à ses deux yeux bleus clairs qui avaient harponnés les miens sans pitié, mon cœur se mettait à battre ; jusqu’à quel point souffrait-il vraiment ? Pourquoi sa douleur était-elle à la fois si évidente, et si cachée ? Y avait-il un moyen pour lui d’aller mieux ? Encore et toujours les mêmes questions sans réponse… j’étais obnubilée. Jusqu’à présent Kirill avait été le seul homme à m’intimider vraiment, et voilà que son frère s’ajoutait à la liste. Mais avec Vitaly, c’était un sentiment différent ; il y avait de l’envie, du respect, de l’admiration, de la jalousie et un soupçon de frustration. Du côté de Kirill il n’y avait que de la peur et de la soumission. C’est ainsi que je me rendis compte, et cette pensée fit naître un timide sourire sur mes lèvres, que malgré toute la timidité que Vitaly faisait naître en moi, il ne m’effrayait pas.

  

Nikolaï se racla la gorge sans aucune discrétion et je lui lançai un coup d’œil exaspéré, auquel il répondit par un sourire. Puis, il s’approcha de moi et passa un bras autour de mon épaule. Sans que je ne sache pourquoi ce geste là m’alla droit au cœur. Nikolaï faisait partie de la bande d’amis de Kirill – en tout, ils étaient quatre. Et c’était le seul qui s’était montré avenant avec moi. Les autres me parlaient, cependant je sentais dans leurs voix une distance, voire un mépris caché, quant à Kirill, je le trouvais soit trop gentil pour être vraiment sincère, soit trop effrayant pour être vraiment gentil. Nikolaï était mon meilleur ami, il était naturel, drôle, et mature malgré les apparences.

   

Je me blottis dans ses bras, comme une enfant triste en quête de réconfort, et cette attitude nous étonna tous les deux. Que m’arrivait-il ? C’était comme si j’allais me mettre à pleurer, sans raison particulière, comme si soudainement je ressentais la douleur de chacun, devenais la boîte de Pandore.

 

- Qu’est-ce qu’il se passe ? Me demanda Nikolaï avec gentillesse.

 

- Coup de fatigue, me justifiai-je avec les moyens du bord.

  

Comme il ne répondait pas je le lâchai, et pris mes distances de quelques centimètres. Le jeune homme contempla mon manège d’un air intrigué mais je fis semblant de ne pas le remarquer, pour m’éviter toute explication.

 

- En fait, ce type, finis-je par lancer au bout de quelques secondes de silence, qui c’est ?

  

Mon ami fronça les sourcils un instant, sans doute le temps de comprendre de qui je parlais. Puis une lueur de compréhension passa dans ses yeux marron et il eut un sourire secret.

  

- A part le frère de Kirill tu veux dire ? Oh, et bien… c’est un simple étudiant.

  

Sa réponse me frustra au plus haut point et je lui jetai un coup d’œil qui en disait long sur mon mécontentement ; il faisait exprès de ne pas approfondir, et il ne faisait rien pour le dissimuler.

  

- Ne te fous pas de moi, le prévins-je.

  

Si j’avais été un chat, j’aurais sans doute sorti les griffes. Je détestais que l’on contourne ainsi mes questions ; s’il ne voulait vraiment pas me répondre, il n’avait qu’à dire qu’il n’en savait rien, point. Mais cette manière de masquer la vérité tout en me le faisant comprendre, je ne la supportais pas.

  

Nikolaï me dévisagea d’un air surpris qui me fit enrager de l’intérieur ; alors il me croyait vraiment stupide au point de le croire ? C’était peu flatteur.

  

- Je ne me fous pas du tout de toi, répondit-il. C’est la vérité, non ? C’est un simple étudiant.

  

- Il y a quelque chose qui vous relie…, m’entêtai-je. Tu le connaissais avant ?

 

- Non.

 

- Avais entendu parler de lui ?

  

- Rapidement, avoua-t-il. Par Kirill. Ne va pas chercher plus loin Irina, quoi qu’il se passe, c’est entre les deux frères, je viens de rencontrer Vitaly, la seule raison pour laquelle j’ai immédiatement deviné qui il était c’est grâce à sa ressemblance avec Kirill.

  

Je n’osai plus rien dire, persuadée que si je continuais à insister il finirait par me faire sentir ridicule. Cependant mes doutes persistaient, à travers tous les mots qu’il ne voulait pas me dire. Il préservait un secret, celui de Vitaly, le sien, le leur, celui qui les unissait sans qu’ils ne le veuillent. Plus qu’un secret, j’avais l’impression que c’était un fardeau.

  

- Il était où, Vitaly, avant d’arriver ici ?

  

A ces mots Nikolaï se raidit et je sus que je tenais un point sensible. C’en avait toujours été un avec lui, l’endroit d’où il venait ; l’an dernier lorsque je lui avais posé la question, il avait répondu de manière si évasive et précipitée que j’avais préféré me taire et faire semblant de le croire, ne voulant pas réveiller une trop grande gêne chez lui. Vitaly et lui seraient-ils issus du même endroit ? Mais quel genre de ville, village, quoi que ce soit, pourrait réveiller une tension si importante chez quelqu’un ?

  

- Aucune idée, finit-il par répondre d’une voix étranglée.

  

Je le laissai dans ses mensonges à contrecœur. « Ce ne sont pas tes affaires » me répétait une petite voix particulièrement énervante alors que je luttais contre ma propre curiosité. Mais le combat ne dura pas longtemps : Vitaly sortit brusquement de la salle, suivi par Kirill dont le visage était éclairé par un sourire à demi vainqueur.

  

J’attrapai le regard du frère aîné, sans ciller, et il écrasa ses yeux gris dans les miens comme il l’avait déjà si souvent fait pour m’intimider. Je sentis le sang me monter aux joues sans aucune raison particulière, et eus envie de me frapper tant je me trouvais idiote. Kirill, lui, avait bien remarqué à quel point j’étais impuissante face à lui, et il en jouait. Je me sentais ridicule, manipulable comme une poupée de chiffon mais je n’y pouvais rien ; depuis que j’avais rencontré cet homme, il avait toujours eu un étrange pouvoir sur moi, même après que mon petit béguin pour lui eut disparu. Je repensai à cette période avec un regard dur et critique sur moi-même, les lèvres étirées en un sourire moqueur ; j’avais presque oublié les quelques semaines où j’avais été prise d’un atroce faible pour lui. Ceci dit, il m’était vite passé, lorsque j’avais réalisé quel genre de personne il était vraiment. Il m’était passé, mais ça ne nous avait pas empêché de continuer à nous parler normalement… et dans un sens, Kirill ne s’était jamais mal conduit avec moi. Pas encore. Mais ma méfiance m’aidait à prendre mes distances.

  

De son côté, Vitaly ne disait rien, observait tour à tour Nikolaï, puis son frère, puis moi. Quand ses yeux bleus m’effleuraient, je ne savais pas vraiment ce qu’il se passait en moi, mais il se passait clairement quelque chose. La sensation d’être plus importante, et surtout… la sensation d’être enviée. C’était surprenant de lire une jalousie si forte dans de telles prunelles, mais après tout, jalouse, ne l’étais-je pas aussi de lui ? Si, pourtant moi, c’était sa froideur, son impassibilité à toute épreuve que j’enviais. Quelles étaient ses raisons, à lui, pour me regarder d’un air si frustré ? Je n’avais rien de plus dont il pouvait rêver qu’il n’avait pas déjà. J’en étais certaine.

   

Un silence gêné s’installa entre nous quatre, puis, le jeune homme aux yeux clairs déclara d’un ton glacial :

  

- Je dois aller en cours.

  

Cette phrase sèche me ramena à la réalité, et, en toute hâte, je jetai un coup d’œil à ma montre. Il était dix heures vingt, la pause s’était terminée depuis cinq minutes. Mon cœur s’emballa et je balbutiai un « moi aussi » hâtif avant de m’éclipser en direction de la salle où j’avais classe. Cette heure-ci était consacrée à l’enseignement de supplément que chaque élève pouvait choisir selon ses préférences ; j’avais choisi la peinture. L’art en lui-même me passionnait, mais pour moi rien n’était plus apaisant que de peindre.

  

Derrière moi, j’entendis des pas précipités. Un autre retardataire, pensai-je sans oser me retourner pour voir de qui il s’agissait.

  

C’est avec soulagement que je vis au loin la dernière personne de mon option rentrer dans ma salle ; apparemment le professeur avait lui-même été retardé. J’entendis la personne derrière moi marmonner quelques paroles étouffées, et le timbre de voix me fut si familier que je ne réfléchis même pas avant de l’associer à Vitaly. Il me fallut quelques secondes d’adaptation. Vitaly. Le nom prononcé une deuxième fois me fit un effet considérable. Je m’arrêtai en plein élan de retardataire, et me retournai vivement, le cœur battant pour confirmer mes doutes. Lui en revanche ne s’arrêta pas, rencontra mon regard surpris et posa une main dans mon dos pour me faire avancer à son allure.

   

- Nous sommes déjà assez en retard, me glissa-t-il.

 

J’eus un mal fou à cacher une nouvelle vague de surprise ; il s’était adressé à moi comme à une agréable connaissance, voire une amie. Pas de froideur, pas de distance réelle. Toujours un vestige de méfiance, mais ça, c’était inévitable.

  

Nous entrâmes dans la salle sous le regard chargé de reproche du professeur, qui nous fit nous asseoir au fond, à la seule table restante, avant d’annoncer qu’exceptionnellement, l’heure d’aujourd’hui serait réservée à un cours d’histoire de l’art. Je sentis une forte déception pointer en moi ; pas de peinture, pas de relaxation. Puis, dans la seconde qui suivit je me souvins à côté de qui je me trouvais, la façon dont il m’avait parlé. Je risquai un regard discret – du moins, je le croyais – vers Vitaly qui regardait droit devant lui, semblant faire une totale abstraction de ma présence.

   

Puis, alors que je sentais l’indignation se concentrer dans mes yeux verts, je vis son profil se relaxer, sa mâchoire se décontracter et… un simulacre de sourire creuser une fossette sur sa joue ? Oui, c’était définitivement une fossette… et c’était très étrange, de retrouver sur son visage, un tel signe de fraîcheur, d’innocence enfantine. Ça n’enlevait rien à son charisme ni à la forte impression qu’il ne pouvait s’empêche de laisser derrière lui, mais ça le rendait plus… captivant, dans un sens. Ses allures d’ange déchu n’avaient jamais été aussi fortes.

   

- Beau hasard qu’on se retrouve dans la même classe d’art, hein, Irina ? Me murmura-t-il d’un air amusé.

   

Basse, sa voix avait un je ne sais quoi de mystérieux. Elle était beaucoup, beaucoup plus chaleureuse que celle avec laquelle il s’exprimait à voix haute. Je lui rendis un sourire tordu par l’empire de question qui s’ouvrait dans mon esprit, et répondis :

  

- Oui, c’est sûr. Tu… tu es une sorte de peintre à tes heures ?

   

- Un artiste apprenti à mes heures serait plus juste, répondit-il avec un sourire carrément franc cette fois-ci.

  

Lorsqu’il était ainsi souriant, presque convivial – bien que le terme soit fut encore un peu fort pour lui –, je me rendais compte qu’au-delà d’une beauté étonnante, il avait un charme fou. Ce genre de garçon, c’était rare. Son frère était du même style, du moins, il l’était lorsqu’il ne laissait pas paraître la méchanceté et la rancœur qui l’habitait.

  

D’ailleurs, cette rancœur touchait aussi Vitaly. Mais d’une façon différente. Les deux frères souffraient d’une évidente soif de vengeance, ou du moins, d’une soif de faire leur preuve. Ils souffraient aussi d’amertume. Mais ces sentiments donnaient à Kirill un air vil, tandis qu’à son frère cadet, ils lui donnaient un air noble.

  

- Alors tu… fais quoi d’autre à part peindre ?

   

Le jeune homme perdit son sourire. Un instant, je crus que ma question l’avait irrité, mais en fait, il n’en était rien. Il s’était simplement rendu compte qu’il devenait agréable, et voulait sans doute se reprendre. Je sentais que pour lui, sourire à une quasi inconnue, c’était commencer à faire confiance. Et faire confiance, c’était se faire trahir. Cette phrase résonna dans ma tête puis je dissimulai un éclat de rire ; depuis quand étais-je devenue profiler pour les services secrets ?

  

- Je joue un peu de guitare, j’écris et je… je chante.

  

- Oh ! Souris-je. Un artiste complet… tu chantes bien ?

  

Il soupira, comme plongé dans un débat intérieur par cette question.

  

- Je n’en sais rien… j’ai une voix rauque. Une voix de fumeur, ajouta-t-il.

  

- Tu fumes ? M’enquis-je, incapable de dire si cette information m’intéressait réellement ou non.

  

En fait, je voulais en apprendre sur lui le plus possible. Peut-être que par la force des choses, j’arriverais à savoir d’où il venait, et pourquoi il semblait si mal de l’intérieur. Non… ce n’était pas ça. Bien sûr, c’était une partie de mes motivations, mais la principale raison était simplement… l’envie de le connaître. Juste pour le principe. Par curiosité, parce que je le trouvais intéressant.

  

- Je peux te fournir une biographie si tu veux, se moqua-t-il d’une voix redevenue sèche.

  

Je sentis mon cœur tomber de quelques centimètres dans ma poitrine avant de remontrer fièrement. J’avais presque oublié qu’il ne me faisait pas peur ! Si j’étais incapable d’avoir sa dignité affolante, j’étais capable de tenir une conversation avec lui sans flancher. Du coin de l’œil, j’aperçus deux ou trois curieux épier notre conversation, presque hors d’haleine. Je m’amusai de l’émeute que provoquait le jeune homme.

   

- Voyez-vous ça, ris-je doucement, déjà reconnu au point d’avoir une biographie à son nom…

  

Vitaly ne sourit pas, en revanche le regard qu’il m’offrit semblait plus doux, et pour la deuxième fois, je vis son corps tout entier de décontracter.

  

Nous laissâmes s’installer un silence entre nous, pas gênés le moins du monde, profitant seulement de quelques instants de calme. Mon voisin répondit avec une exactitude surprenante à une question posé par notre prof, qui le félicita et lui souhaita la bienvenue en passant, puis, non peu fier de lui, se mit à fixer ses mains d’un air que je trouvais supérieur.

  

Vitaly était le genre de personne qui s’autorisait à mépriser ceux qui, d’après lui, le méritait. C’était quelque chose que je ne supportais pas, Kirill avait cette même manie. Cette suffisance fut le premier vrai défaut que je trouvai au jeune homme, mais je ne m’attardai pas longtemps dessus. Nous avions tous nos faiblesses, nos côtés plus ou moins sombres.

  

Je profitai de son absence d’esprit momentanée pour l’observer avec plus d’attention, mais pas au niveau du visage, que j’avais déjà bien assez contemplé. Je regardai son corps tout entier. Il était relativement grand, à peine moins que son frère me semblait-il. Mince mais solide, il avait surtout de beaux bras, et de très belles mains. Longues, élégantes, cependant fortes et masculines. Il devait avoir une poignée de fer. Ses veines semblaient tracer des chemins à suivre sur le dos de sa main, et ils se continuaient sur son avant bras. J’avais toujours trouvé ça beau, les veines que ressortent un peu sous la peau.

  

- J’ai conscience d’être beau Irina, mais être fixé ainsi ça finit par devenir gênant, me lança-t-il soudain.

  

A ma grande surprise, je ne rougis pas. Il plaisantait, ce n’était pas évident à première vue, mais je l’avais compris. Quant à moi, je ne voyais pas très bien de quoi j’aurais dû me cacher. Que je le trouve particulièrement séduisant serait un secret dur à cacher, et au final, je n’avais pas spécialement envie de le dissimuler. Cela ne voulait pas dire que j’étais prête à me jeter sur lui. En fait, bien que sa beauté me touchât, et qu’il m’intéressât en  tant que personne, je ne ressentais pas d’attirance pour lui à proprement parler, ni même un sentiment  vaguement intéressé par un éventuel célibat.

   

Je compris que déjà, quelque chose me reliait à lui, une émotion que nous nous communiquions l’un à l’autre sans vraiment en avoir conscience, et c’était déjà si intense que je ne pouvais pas le voir comme un jeune homme avec qui j’aimerais sortir. Nous nous envions tous les deux.

   

- Je trouve que tu as de belles mains, c’était ça que je regardais… enfin, tu es beau de toute façon, ajoutai-je.

  

Le jeune homme parut surpris par mon franc parler, et pour ça j’eus droit à quelques secondes de sourire.

  

- Tu es intéressante, m’avoua-t-il.

  

- Toi aussi.

 

- Dommage que tu sois amoureuse de mon frère, je pense que tu mérites mieux.

  

Ces mots me glacèrent de l’intérieur et je me raidis. Ces mots m’énervaient. Ces mots me donnaient envie de vomir.

  

L’époque où j’avais été « amoureuse » de Kirill était révolue depuis longtemps. Alors comment avait-il pu se tromper ? Il n’avait pas l’air du genre de personne qui se méprend sur les sentiments des gens, même de ceux qu’il ne connait pas.

  

- Je… Je ne ressens plus rien pour Kirill depuis longtemps ! Me défendis-je avec toute la véhémence qu’un murmure me permettait.

  

- C’est ce que tu penses…

 

- C’est ce que je sais ! M’emportai-je.

 

Cette façon d’affirmer les choses à ma place m’énervait au plus haut point et il sembla le comprendre, car il haussa les épaules et n’insista plus. De mon côté je me repassai ses paroles en boucle. « C’est ce que tu penses… » Non, il avait tort. Je savais quel genre de personne était Kirill,  je l’avais déjà vu se comporter comme une pourriture, c’était bien pour ça que je ne pouvais plus rien éprouver. Mais alors… pourquoi s’amusait-il à me faire douter ainsi ?

  

Je décidai d’oublier ça. Penser à Kirill m’amena à une réflexion plus importante, une réflexion que j’eus du mal à garder pour moi plus de cinq minutes. Après de nombreuses hésitations je me penchai vers Vitaly, osai approcher ma bouche du creux de son oreille. Lorsqu’il sentit mon souffle dans son coup, il tressaillit, mais ne s’éloigna pas comme je l’aurais cru. Il me laissa parler.

  

- Qu’est-ce qu’il te voulait, ton frère ?

  

Il serra les poings, se renfrogna, et je regrettai ma question. Puis, d’un geste lent, avec dans les yeux une lueur menaçant qui, quelques secondes, me fit penser à Kirill, il passa une main dans mon cou, et m’imita ensuite, collant sa bouche près de mon oreille.

  

- Ça, me glissa-t-il d’un ton impérial, c’est mon affaire.

 

  

 

  

Fin du chapitre sixième.

Image : Aucune idéééée ^^"

  

   

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Oyeah Oyeah \o/  posté le dimanche 01 mars 2009 17:07


 
 
Heyaaaa
 
 
Vraiment désolée pour le retard, mais bon ça y est, j'ai écrit la suite ^.^ Je vais essayer d'être le plus régulière possible, mais c'est pas toujours facile malheureusement ! Enfin, normalement je ne vous ferai plus attendre trois semaines vous inquiétez pas
 
J'espère que vous avez aimé ce chapitre, a partir du chapitre prochain commencent les choses sérieuses hinhinhin * tête de sadique *
 
Boon, en tout cas je souhaite une bonne reprise à tous ceux qui, comme moi, reprennent les cours demain ( je commence avec un bac blanc mais VIE DE MERDE quoi x'DDD ), bonne dernière semaine de vacances aux chanceux de la zone B, et eeuh... bonne deuxième semaine de cours aux pauvres forcenés de la zone A
 
 
<33333
 
 
 
 
Video : Premier Générique de Nana Mon préféré :coeur;
REEEEN ET NANA FOREVEEEER *__* et même si je suis pro Hachi/Nobu je surkiffe Takumi, je sais même pas pourquoi T_T Jsuis pas normaaaaaale T_T * voit Camotte et Mamie lui lancer des tomates en criant AUX CHIOTTES CE CONNARD DE TAKUMIIIII *
Aïe
  
   
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Second Poème  posté le jeudi 05 mars 2009 21:25

 

 

 

S’enroule le serpent, se resserre la chaîne

Autour d’un œil vert et d’un cœur dans la déveine.

Ecaille rugueuse et morsure venimeuse

Maillon de métal dans une chair amoureuse.

  

Un soleil incolore décore l’azur

Et son absence rayonne dans mes blessures.

Mais le feu qui fait rage, caché sous la glace,

Se condamne à attendre que l’été trépasse.

  

En attendant les saisons restantes se collent,

L’automne aime l’hiver et le printemps s’affole ;

Il veut que cet amour étrange lui survive,

Refuse de le voir échouer sur d’autres rives.

   

Quant à mon corps de jeune femme mise à nue,

Qui s’engage à relâcher sa force perdue,

Il n’a plus de forme, plus d’odeur ni de peur,

Puisque lié au tien, il se plie à tes humeurs.

  

Alors dans ce fou mélange de sentiments,

A un, à deux, nous avons peur car à présent

Le besoin qui nous tient dans son jeu incestueux

Nous punit comme le fou que nous sommes à deux.

  

Les fleurs éclosent et une douce chaleur se lève,

Avec l’hiver du cœur il faut faire une trêve,

Car l’été qui s’annonce nous fera renaître

Heureux, et dépendante je ne veux plus être.

   

La vipère, demain ou dans un an partira,

Et la chaîne solitaire l’imitera.

Dans leur hâte de fuir ces deux là oublieront

Tout de mes croyances, mon visage et mon nom.

   

Tu seras là bien sûr, content de leur départ,

Toi qui, retenu par elles sans le savoir,

Libéré avec moi de leur poids écrasant,

Scrutera mon horizon d’un œil conquérant.

   

 

 

Bordeaux, le 5 Mars 2009

Ta peur, Ma peur, Notre peur.

 

 

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