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Les Cicatrices, Chapitre septième___ Partie une  posté le mardi 10 mars 2009 22:01

 

 

      Chapitre septième (Vitaly) partie 1/2 :

 

  

 

Le plafond de ma chambre me permettait de me laisser aller aux aléas de la vie, et pour ça, je lui en étais reconnaissant. A vrai dire, quoi de plus pratique qu’un plafond blanc, large, qui s’étend au dessus de nos têtes comme de la neige renversée dans l’infini ? Le blanc n’était pas une couleur, c’était une valeur, neutre. Elle pouvait signifier aussi bien la vie que la mort, une chose et son contraire, c’est pourquoi il était facile de s’imaginer des histoires plus délirantes les unes que les autres en le fixant. C’était également utile lorsqu’on voulait ne penser à rien, lorsqu’on ne pouvait penser à rien. Je ne connaissais personne qui, un soir où la grisaille se serait emparée de son cœur, ne s’était jamais allongé sur son lit, incapable de faire autre chose que de fixer indéfiniment son plafond.

  

Ce soir, je le scrutais aussi, mais je n’étais pas spécialement de mauvaise humeur. En fait, je pensais à beaucoup de choses, repassai dans mon esprit les événements des derniers jours. Je n’avais pas eu tellement à encaisser si j’y réfléchissais bien ; le retour de mon frère, et la présence d’un ancien élève de Tolstoï. C’était peu, mais c’était gros. Comme un morceau de viande trop gros qui se coincerait dans ma gorge.  La semaine avait passé difficilement. Au coin de chaque couloir je croyais voir Kirill, qui me fixait de ses yeux gris et vils, attendant je ne sais quelle réaction de ma part. Je ne lui avais pas fait ce plaisir. Je m’étais contenté de marcher droit devant moi, le visage haut et la posture droite, fière, le dépassant d’un coup d’épaule auquel il ne répondait que par un léger sourire indéchiffrable.

  

Il n’était pas nécessaire pour moi de lui parler avant ce soir, alors je ne lui parlais pas. Sans doute pour m’habituer à sa présence nouvelle, pour gérer ma rancœur, la ranger au fond de moi-même le temps que j’apprenne ce qu’il voulait vraiment. C’était plus facile que je ne l’aurais cru, en fait il me suffisait de penser au mystère qui planait autour de lui, de me souvenir qu’il était mon frère, et que malgré ma haine quelque chose nous reliait.

  

Penser à lui me faisait penser à Irina. Sans savoir pourquoi, je me mis à sourire. Puis mon sourire retomba. Cette fille était différente de celles que j’avais pu côtoyer – évidemment, à Tolstoï je n’avais pas eu le loisir d’en connaître, mais peu importait, je savais qu’elle sortait du lot –, seulement je n’étais pas le seul à l’avoir remarqué. Mon frère aussi le savait, et lui portais une attention toute particulière. Cela se voyait dans leurs regards échangés. Et bien qu’elle niât le fait d’être amoureuse de lui, je sentais bien qu’au fond d’elle ses sentiments n’étaient pas clairs. Je le savais encore mieux qu’elle. A moins qu’elle préférât ne pas me l’avouer, en quel cas elle en savait autant que moi. Enfin, je ne savais pas pourquoi son lien avec Kirill m’affectait tant ; après tout elle n’était rien pour moi. Juste une personne que je considérais comme intelligente, et Dieu sait que pour moi, elles étaient rares. Nouvelle pensée, nouveau sourire. Quelle que soit sa relation avec Kirill, elle me portait de l’intérêt. Brusquement je me relevai ; pourquoi était-ce donc si important pour moi ? Je ne connaissais cette fille que depuis une semaine et déjà… déjà je voulais qu’elle me remarque plus que n’importe qui d’autre. Déjà… déjà je la trouvais spéciale, belle, et sublimée par son intelligence discrète. Déjà… déjà je ne contrôlais plus rien lorsqu’elle me souriait. Je me pris la tête entre les mains. Je n’avais jamais été amoureux. Je n’avais eu que deux petites amies dans ma vie, la première était belle, la deuxième était drôle, toutes deux étaient des filles bien, et comme toutes les filles bien, elles avaient fini par me fuir. Leur départ ne m’avait pourtant pas attristé. A vrai dire, je n’étais pas plus attaché à elles qu’à mon premier stylo plume – et celui-ci pourrissait dans une décharge publique depuis bien des années sans doute. Pourtant je ne m’étais pas mal conduit avec elles. Je ne comprenais pas. On me répétait souvent que j’étais beau, que j’en imposais, que j’étais charismatique, et bien que je n’y crusse pas, tout le monde semblait s’accorder sur ces points. Alors pourquoi n’osait-on pas m’approcher ? Parce que dans ma soi-disante beauté, je faisais peur. Alors, quand Irina partirait-elle en courant ? Quand finirait-elle par avoir peur de moi, comme les autres ?

  

« Elle n’est pas comme les autres » m’asserte une petite voix. C’était vrai, mais je ne pouvais m’empêcher d’être anxieux. Et cette montagne russe de pensées, qui s’engrenaient les unes aux autres m’amena à une seule et unique conclusion que je n’avais même pas la force ni l’envie de repousser : Irina me plaisait. Beaucoup. Beaucoup trop. Je ne me serais pas proclamé amoureux pour autant, simplement sous l’emprise, frappé par la foudre. J’eus un sourire ironique ; c’était étrange, pour un cœur anesthésié, de ressentir quelque chose de si fort. C’était comme s’il battait à nouveau. Mais uniquement pour elle ; car lorsqu’elle n’était pas près de moi et bien tout redevenait de glace, de mes regards à mes sourires, en passant par mes mots blessants lâchés au hasard. Et j’étais si peu habitué à me montrer agréable avec une personne que parfois, j’étais tout près de la blesser, elle. Je n’avais pas à fournir d’effort pour me montrer infecte, je ne me protégeais pas, où alors ne faisais plus exprès de me protéger, c’était devenu automatique de mépriser le monde. Je ne faisais pas partie de ces garçons qui se voilaient la face lorsqu’ils rencontraient la fille qui faisait chavirer leur cœur, j’étais plutôt le genre de type qui s’accrochait à ce rayon de lumière, sans bien savoir où cela le mènerait mais sachant néanmoins que ça le mènerait quelque part. Je l’avais souvent dit ; mon but dans la vie, c’était de m’en sortir. Vivre dans la rancœur et les tumultes du passé ne m’intéressait pas. Ma froideur ne m’intéressait pas. Mon dédain ne m’intéressait pas. Ma personnalité actuelle ne m’intéressait pas. Si j’avais toujours eu un côté sauvage et méfiant, je n’avais jamais été méchant, je n’avais jamais été, pour reprendre les mots de mon frère « un con insensible ». Mon état actuel n’était que momentané. Je l’espérais. L’espérais fort.

  

Mon réveil m’arracha à mes pensées. Je l’avais réglé spécialement pour qu’il sonne à vingt-deux heures. C’était l’heure à laquelle je devais partir, pour être au point de rendez-vous que Kirill m’avait donné dans les temps. Lundi dernier, le seul jour où nous nous étions parlé, lorsqu’il m’avait enfermé dans la salle 106 avec lui, c’était pour me dire qu’il avait quelque chose à me dire, à me prouver, quelque chose d’important. Que ça expliquerait sa cicatrice. Que ça expliquerait son attitude. Que ça expliquerait tout. Et que j’aimerais ça.

  

C’était dur de résister à de telles paroles ; il était le roi de la persuasion. Je me levai donc, soupirant. J’enfilai un manteau noir et une écharpe pour me protéger du froid, et avant de sortir, lançai un regard vers la photo de ma mère sur la table de chevet. Ses yeux bleus me percutèrent et un violent coup du cœur m’arracha une grimace de douleur. Elle me manquait. Elle seule savait encore me faire si mal lorsqu’elle n’était pas là. Elle, et à présent Irina. Je priai secrètement pour que la jolie rousse ne soit jamais absente. Et puis je m’éclipsai.

  

Semion – mon père – ne me demanda même pas où j’allais. Aleksandra n’osa pas demander. Il faisait un bien beau père, elle faisait une bien belle épouse effacée. J’eus un sourire narquois envers leur vie pathétique, le dédaignai du regard de manière évidente et sans doute douloureuse pour ma belle mère au moins, et claquai la porte derrière moi.

  

L’air froid m’attaqua les sinus alors que je prenais une profonde inspiration, ce genre d’inspirations qui ont l’air de vous arracher les narines. Bizarrement, cela me revigora, et je me mis en marche vers l’arrêt de bus à côté de chez mon père, suivant les instructions que m’avait données mon frère.

  

« Prend le bus dans la direction opposée à celle du lycée et descends au troisième arrêt, je t’y attendrais. » Parfait, Kirill. Je suis prêt à te rejoindre. Prouve-moi que je prends la bonne décision, pensai-je avec une pointe d’amertume et de doute.

  

Le bus ne mit qu’une poignée de minutes à arriver, comme je l’avais prédit. Je montai, sans ticket, et en m’en foutant. Je fus étonné de constater que j’étais loin d’être le seul, malgré l’heure tardive, à me trouver dans le véhicule. Sans regarder personne, excepté la jeune femme qui me dévisagea étrangement lorsque je vins m’asseoir en face d’elle et que j’intimidai d’un éclair dans mon œil bleu, je pris place et attendit. Je regardai le paysage de Saransk défiler, cette ville étant bien différente de Moscou. Et heureusement.

  

Troisième arrêt. Je descendis, et me rendis compte que je ne me trouvais pas bien loin de Soviet Square. Dès que je fus hors du bus, le visage de mon frère s’imposa comme une forte averse. Je le lorgnai d’un regard indécis, attendant qu’il prenne la parole, ce qu’il ne fit pas. Au lieu de ça, il m’ordonna de le suivre, d’un mouvement de tête. Et comme je n’avais pas envie d’être le premier à briser le silence, je lui obéis, dans une fierté stupide de frère cadet. Plus il avançait, et plus on s’éloignait de Soviet Square pour s’aventurer dans des rues de moins en moins fréquentées. Ça ne me faisait pas peur, mais j’avais comme l’impression que Kirill l’aurait voulu ; il ne cessait de me lancer des regards en coin, accompagnés de sourire très légers qui retombaient dès qu’il apercevait mon visage stoïque. C’était un plaisir de le décevoir ainsi

  

Au bout d’un instant, il s’arrêta, et me regarda droit dans les yeux. Je ne le laissai pas faire bien longtemps car je me mis à contempler les alentours d’un air inquisiteur. Le quartier semblait peu fréquenté, mais pas spécialement mal famé. Surprenant.

  

- Vitaly, s’impatienta mon frère devant mon manque de concentration.

 

Je me tournai vers lui avec une expression exaspérée sur le visage.

  

- Ce que tu vas voir, je t’interdis d’en parler, est-ce que c’est clair ?

  

Silence. Je n’avais pas envie de répondre. Je restai coincé dans un mutisme puéril.

  

- C’est clair ? Répéta-t-il plus fort.

  

Il ne me faisait absolument pas peur, cependant je sentis que je devais consentir pour découvrir de quoi il parlait.

  

- O.K, soupirai-je.

  

Kirill me scruta encore quelques secondes, puis s’avança vers la porte d’une maison coincée entre mille autres semblables – on aurait dit une rue typiquement anglaise, tant les bâtiments se ressemblaient. Il l’ouvrit, elle s’ouvrit en un grincement continu de bois abîmé. Je pénétrai l’endroit à la suite de mon frère, qui semblait assuré. Il m’ordonna – inutilement – de refermer la porte derrière moi, et n’alluma les lumières que lorsqu’il l’eut entendu claquer.

  

Mes yeux durent s’habituer à la brillance nouvelle. Instinctivement je plissai les paupières et me protégeai de mon bras, laissant le temps à mes iris de quitter les ténèbres.

   

Une brusque tape sur mon épaule droite m’arracha une grimace de douleur, et alors je contemplai la pièce dans laquelle je me trouvai. Elle n’avait rien d’extraordinaire. Elle était simplement meublée de quatre bureaux collés les uns à la suite des autres contre le mur du fond. Seulement, accrochées aux autres murs, je pouvais voir des centaines et des centaines de photographies qui s’étalaient comme des grains de sable sur une plage.

  

- Qu’est-ce que… marmonnai-je.

  

Mais en m’approchant, je vis très bien ce que les images représentaient. Tolstoï. Le pensionnat pris dans tous les angles possibles, les élèves dans la cour, les professeurs, et – mes poings se serrèrent automatiquement – le prêtre. Comme hypnotisé par les photographies, je ne pouvais m’empêcher de les parcourir unes à unes. De plus en plus, elles me choquaient. Certaines avaient même été prises de nuit, à travers une fenêtre d’un couloir, et l’on pouvait apercevoir deux silhouettes marcher vers une même destination. Il y en avait beaucoup de ce genre. La personne de derrière ne changeait jamais. Mais celle de devant, plus juvénile et fragile, changeait toujours. Et puis… mes yeux tombèrent sur un cliché particulier. Le prête était encore derrière. Devant, c’était un jeune homme brun, encore plus pâle que d’habitude, qui marchait tête baissée. Il était plus grand que le prête mais il savait bien que se débattre ne servait à rien ; il n’aurait pu s’enfuir, il aurait été rattrapé. Et aucun enseignant ne disait rien quant à ce que vivaient les élèves.

  

Le garçon brun, c’était moi, un an et demi plus tôt, environ.

  

Un tas d’émotions remuèrent en moi. Mes entrailles se tordaient comme des serpents se nouaient entre eux. Je me revoyais marcher dans ce couloir. Je réentendais ces pas lourds derrière moi. Je sentais à nouveau cette menace peser sur mes épaules, cette peur atroce m’endoctriner l’esprit.

  

Je me retournai vivement, incapable de supporter la vue de cette photo plus longtemps, et fixai Kirill d’un regard qui pour une fois n’avait rien de froid ni de méprisant ; il était perdu, déstabilisé, plein d’émotions enfantines et déchirantes. Mon frère avait croisé les bras sur sa poitrine, il souriait. Ce sourire me ramena dans le présent et réveilla la colère qui aurait dû exploser depuis plusieurs secondes que je fixais l’image.

  

- T’as pris une photo ce soir là ? Crachai-je, prêt à bondir sur lui.

  

Je n’étais pas bagarreur de nature. Mais là, ça allait plus loin que la nature elle-même.

  

- On est tous passés par là, m’asserta-t-il. Et j’avais besoin que tu passes par là pour t’amener ici.

  

- Et pourquoi ça ?!

  

Je n’avais jamais été aussi agressif. Je n’attendais plus qu’un mot de travers pour me ruer vers lui et lui arracher la tête. Seulement une soif avide d’explications me retenait encore. Heureusement pour lui. Oui, heureusement pour lui.

  

D’un geste circulaire, Kirill montra la pièce.

  

- Qu’est-ce que tu vois ?

  

- Le travail d’un connard sadique et psychopathe, sifflai-je, presque à bout de patience.

  

Mon frère explosa de rire.

  

- C’est le travail d’un rancunier, expliqua-t-il. Tu ne comprends pas, Vitaly ? Je ne suis pas seul à faire ça, Nikolaï m’aide, avec deux autres types ex-Tolstoïens du lycée. Parce que nous voulons notre revanche. Mais nous avons besoin de plus de monde… deux quatre seuls revanchards, ce n’est pas beaucoup. J’ai besoin de toi, qu’est-ce que tu en dis ?

  

Il y eut un long silence. Ma colère s’était soudainement évanouie, au profit d’une incrédulité sans pareille. Nikolaï faisait partie… de ça ? Ainsi que deux autres types avec qui je n’avais pas encore été présenté ? Le mot « revanche » cependant sonnait bien à mon oreille. Il semblait… adéquat ! Oui, c’était le mot, adéquat. Je mentirais si je disais que je ne voulais pas me venger. Mais mon désir d’oublier Tolstoï était si grand qu’il me permettait encore d’hésiter.

   

- Pourquoi ne pas montrer toutes les photos des gamins suivis par Gabrilov à la police ?

  

Prononcer le nom de mon violeur me fit frissonner de dégoût. Et pour une fois, je vis que Kirill était aussi profondément marqué que moi ; il cracha littéralement au sol. 

 

- C’est prévu, me lança-t-il d’un ton sec. Mais je pensais à une vengeance plus… personnelle. Je veux lui faire payer… je veux lui faire mal, ajouta-t-il tout bas, d’une voix si tremblante de rage que j’en aurais presque pris un pas en arrière.

  

Cette colère, cette haine, c’était légitime. En voyant les photos, je ressentais la même chose. En me rappelant de ma nuit d’enfer, j’avais l’impression de ressentir pire encore. J’en oubliais ma fureur contre mon frère ; en cet instant nous étions deux blessés à vie qui se retrouvaient dans leur douleur et se tenaient chaud avec leur rancœur commune.

  

- Alors ? Me demanda mon frère.

  

Sa question était insistante. Je sentais que ma réponse ne pouvait pas tarder. Il ne m’offrait pas le luxe de réfléchir. Moi-même je ne m’en offrais pas le luxe. Je devais prendre une décision, là, bouillonnant de rage et de souffrance, tant que mon sang était encore chaud et que mon cœur saignait encore, car si la fureur et la peine ne m’aveuglaient pas, c’était idiot, je ne saurais pas prendre une décision qui illustrait réellement mon envie la plus profonde. Pour cette situation, j’avais besoin de ne connaître aucun recul.

   

- Je marche, lançai-je sans réfléchir. Je marche, je marche.

  

    

  

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Les Cicatrices, Chapitre septième___ Partie deux  posté le mardi 10 mars 2009 22:20

 

 

      Chapitre septième (Vitaly) partie 2/2 :

 

 

 

Mon frère me proposa une main ferme, que je serrai fortement dans la mienne. Nous nous donnâmes une accolade brutale et masculine avant de nous séparer. Après que j’eus parlé, l’ébullition de sentiments qui débordait de mon crâne sembla se calmer, et je me pris à respirer normalement. Même si je me savais fou je ne parvenais pas à regretter les paroles que je venais de lancer. C’était inévitable pour moi de passer par une vengeance.

  

Alors que nous nous noyions dans un silence, Kirill lança une question totalement inattendue ;

 

- Tu chantes toujours ?

  

- Euh… oui, répondis-je, déstabilisé.

  

Mon frère eut un sourire satisfait avant de me répondre.

  

- C’est bien. Nikolaï, Stanislav, Emelian et moi, c’est les deux autres types dont je t’ai parlé, on a un groupe… ça nous aide à justifier nos réunions quotidiennes, sourit-il. Parfois, ça s’avère bien utile.

  

Je ne répondis rien. La première pensée qui me vint – et elle était idiote – fut ; ils sont déjà quatre, c’est assez pour un groupe de musique. Lorsque je lui fis part de ma pensée Kirill eut un léger rire.

  

- Emelian ne joue pas, il écrit les paroles. On donne des concerts de temps à autres, pour amateurs, c’est toujours une occasion de ramasser du fric… pour l’instant c’est moi qui chante en plus de jouer de la guitare… mais ta voix est meilleure.

  

Je trouvais cette conversation vraiment étrange. Un instant plus tôt, il me demandait de me joindre à lui pour mettre au point une vengeance que nous désirions tous deux, et maintenant il me demandait de rejoindre un groupe de musique. Je n’avais pas l’impression d’avoir vécu la conversation précédente. Je n’avais pas l’impression de vivre celle-ci. En fait, je n’avais pas l’impression d’être là du tout. Je hochai la tête pour lui dire que j’étais d’accord – avais-je vraiment le choix de toute façon ?

  

- Bien, lança-t-il. Maintenant rentre à la maison, je te parlerai plus de tout ça lundi. Profite de ton weekend, repose-toi, je te présenterai à Stanislav et Emelian plus tard. Et quoi qu’il se passe, je t’interdis de parler de ça à qui que ce soit, ok ?

  

- Tu veux que je rentre à la maison comme ça ? Avec un vague projet dans l’esprit et des tonnes de questions ?

  

- C’est exactement ce que je veux, en effet, décréta Kirill d’une voix qui me rappela soudain pourquoi j’étais si en colère après lui depuis des années. J’ai ta parole Vitaly, tu te la ferme ?

  

- Ouais, crachai-je d’une voix froide.

  

Furieux, je me saisis de mon manteau que j’enfilai à la va-vite, et disparu derrière la porte. Tant pis. De toute façon, je n’avais pas envie de passer une seconde de plus avec lui ce soir. Il fallait que je fasse le point. Je comprenais beaucoup mieux l’attitude que Kirill avait eu envers moi les dernières années, cependant il était dur d’effacer de sa mémoire ces mêmes années pendant lesquelles on s’est appliqué à haïr quelqu’un.

   

Moi qui pensais connaître une année tranquille, incognito dans un lycée sans problème, voilà que j’étais projeté au beau milieu d’une affaire à la fois excitante et effrayante. Excitante, car rien qu’à l’idée de faire payer au père Gabrilov ce qu’il m’avait fait subir, à moi et à d’autre, je jubilais comme un savant fou devant sa nouvelle découverte foireuse. Effrayante car revoir son visage, ce serait revoir la peur, et en me vengeant je savais que quoi qu’il se passe, j’aurais ses traits gravés à jamais dans ma mémoire, comme le fantôme d’une déchéance oubliée mais dont l’emblème subsiste. Je compris que jusqu’à la fin de mes jours, les souvenirs de Tolstoï m’accompagneraient. Ils étaient ma berceuse. Mon réveil. Ma musique quotidienne.

  

Je n’avais pas besoin de réfléchir pour retrouver mon chemin, j’avais le sent de l’orientation et savais parfaitement comment rattraper l’arrêt de bus, cependant je prenais mon temps. J’avais besoin de l’air frais pour réfléchir, bien que dans un sens, j’aurais aimé ne penser à rien. L’image d’Irina frôlait de temps à autre ma conscience mais je la repoussais à chaque fois ; ce n’était pas le moment de me relaxer. En cet instant j’avais besoin d’être en colère. J’avais besoin de me poser une myriade de questions. J’avais besoin de penser au pensionnat. Et la jeune fille, son visage, sa douceur, rien de ça n’était compatible avec l’enfer.

  

J’entendis un léger bruit derrière moi. Mais avant que je ne puisse me retourner je sentis que l’on s’emparait de mes bras pour me tirer en arrière, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire ma tête heurtait le bitume d’un coup brusque et je laissai échapper une longue plainte. Un poids tomba sur mon ventre, un homme venait de s’asseoir sur moi, et alors que je comprenais petit à petit ce qu’il se passait et que je tentai vainement de reprendre possession de mes bras pour le frapper et me dégager,, quelqu’un d’autre me tint fermement les poignets et le type assis sur mon ventre me planta un couteau sous la gorge.

  

Je sentis le métal froid s’amuser avec ma peau sans la couper, et vis la lune se refléter dans la lame longue et fine. Un silence tomba, je ne tentai pas de me libérer – pas assez stupide pour risquer de me faire trancher le cou. Je sentais mon pouls s’accélérer, mais pas de peur. Bizarrement, j’étais encore excité. C’était la Russie ici, pas la terre promise. Si je devais claquer ici ce soir, dans une ruelle de Saransk, alors soit, de toute façon j’étais brisé et déshumanisé depuis longtemps. En attendant le combat risquerait d’être intéressant. Ma croyance première sonna dans ma tête comme un coup de cloche ; « Il faut penser à s’éclater juste avant de mourir. » Une pensée vers Irina souffla dans ma tête, et ce fut la seule chose qui parvint à me soulever une pointe d’angoisse.

  

- Qu’est-ce que vous voulez, lançai-je alors d’une voix rauque.

  

- On a un courageux parmi nous, railla celui qui me menaçait de sa lame aiguisée.

 

Le type derrière lui eut un rire gras.

 

- Lâchez-moi, tentai-je alors de me débattre comme un pauvre con qui n’a aucune jugeote.

  

Bizarrement, penser à Irina ne me donnait plus du tout envie de mourir ce soir, si c’était mon destin, et ma croyance première se modifia en un rien de temps ; « Il faut toujours s’éclater avant d’éviter de crever. » Mais Irina n’était pas ma seule motivation – sinon, ç’aurait été un peu trop romantique à mon goût. Non, ce qui comptait au moins autant qu’elle, c’était ma vengeance. Je la voulais. Et ces deux connards, qui qu’ils soient et quoi qu’ils me veulent, ne me la prendraient pas.

 

- Tss, tss, souffla le type qui m tenait les poignets. Ne fais pas de trucs stupides, tu as l’air plus intelligent que ça.

  

- Tu ne sais pas de quoi je suis capable, enfoiré, crachai-je. Alors qu’est-ce que vous voulez ?

  

- Kirill Wolkoff, lança le détenteur de l’arme, qu’est-ce qu’il fout ?

  

Alors c’était ça… mon frère n’était pas discret. Mais ces deux là étaient encore jeune… pas assez pour être lycéens, mais trop pour enseigner à Tolstoï. Le prête où l’un des profs avait-il surpris mon frère, et engagé deux types comme eux pour le suivre et découvrir ce qu’il manigançait ? Peu m’importait… je ne vendrais jamais mon espoir de vengeance.

  

- Je ne sais pas de qui tu parles, répondis-je.

  

- Ne joue pas au con avec moi, rétorqua le type et m’écrasant encore plus le ventre. Je t’ai vu avec lui, alors dis-moi ce qu’il complote !

  

- Rien que je sois assez fou pour répéter, narguai-je. Rien qui te concerne en aucun cas. Maintenant lâche moi.

  

Ma respiration se faisait de plus en plus bruyante sous son poids écrasant. La lame de couteau se pressa plus fort sur ma peau.

  

- Tu sais je pourrais te tuer, là, maintenant, si tu ne dis rien.

  

Je sentis le couteau entamer ma peau. Un filet de sang coula le long de mon coup. Je ne dis rien. Je fis simplement passer dans mes yeux tout le défi dont j’étais capable. Je n’allais pas craquer. Je ne craquerais jamais.

  

- Eh ben vas-y, égorge-moi, j’en ai rien à foutre, je n’ai rien à te dire.

  

Le type sourit de manière inattendue. Le poids sur mon ventre se retira, ainsi que la lame de couteau et je pris une profonde inspiration qui profita à mon ventre jusqu’à présent écrasé. Le mec derrière moi me lâcha également les poignets, et mieux encore, vint m’attraper par la main pour m’aider à me relever.

  

Une douleur lancinante m’attaqua le coup et je portai une main à ma blessure qui pissait le sang. Je ne comprenais plus rien. Courbé en deux, deux doigts appuyés sur ma peau coupée, je regardais les deux types me faire face sans plus agir. Puis, derrière eux, une troisième silhouette se dessina. Je la reconnus sans effort, avec la sensation très désagréable d’avoir été testé.

  

- Tu voulais savoir d’où venait la cicatrice ? Stanislav et moi on se l’est faite en premier quand on à décidé de se venger… comme un signe de reconnaissance. Et puis on a fait vivre le même scénario à Emelian quand il nous a rejoints, puis à Nikolaï. Désolé, il fallait que je sache si tu savais tenir ta langue, mais bravo, tu es officiellement des notre.

  

Kirill se fit une place entre mes deux faux agresseurs. Il me présenta Stanislav à sa droite, et Emelian à sa gauche.

  

- Nikolaï n’a pas pu se libérer, plaisanta Stanislav, mais il s’en veut beaucoup, il nous à même supplié de filmer la scène pour voir comment tu réagirais.

  

- Il a juré que tenterais de nous foutre un poing, alors on a pris les devants pour que tu n’en aies pas le temps, ajouta Emelian.

  

Je les écoutais, le cœur battant plus vite qu’il n’avait jamais battu. Pour la énième fois de la soirée, j’étais hors de moi. Sans ajouter un mot devant les trois hommes qui se foutaient ouvertement de ma gueule – bien que les deux amis de mon frère semblassent faire passer une note d’excuse dans leurs rires –, je fis volte face et me dirigeai vers l’arrêt de bus avec une dégaine de dernier combattant, la main toujours plaquée contre mon cou d’où le sang coulait à flot. Derrière moi, j’entendis Kirill se marrer grossièrement.

  

- Bah, laissez-le, c’est un Wolkoff, il a sa fierté !

  

Ouais, ma fierté, ça tu l’as dit Kirill ! Et je te promets que je vais te faire payer ça, même si ce n’est que pour t’effrayer, même si je ne ferais rien d’autre que te faire pisser dans ton froc avant de me foutre de toi… je vais te faire payer ça.

Connard.

 

 

 

Fin du chapitre septième

Image : Zero, Vampire Knight *_*

 

-> {#} Suite dès que possible !

J'espère que vous avez aimé, on

entamme les choses sérieuses x'DD

<3333

  

  

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Hé hé.... ^^" x'DDD  posté le dimanche 05 avril 2009 15:22

Pour vous mettre de bonne humeur, une petite image de Ren, de Nana OMG, je meurs *_*

 

   

Booon, ça fait longtemps, Je saiis ^^"

 

Pour tout vous avouer, en ce moment je suis débordée par le boulot (oral blanc de français demain yeaah -__-") et euh, bah j'me débrouille pour écrire mon roman, mais j'vous avoue que Les Cicatrices pour l'instant je n'ai que les deux premiers paragraphes du prochain chapitre

MAIS, je n'abandonne pas, ça non ^.^ écrire cette fiction est toujours un plaisir dès que je le fais, donc pas question d'arrêter. MAIS (et oui encore xD) j'ai décidé d'un truc ; étant donné que j'ai "bientôt" fini mon roman - bon, c'est un grand mot, mais j'ai écrit le 3/4 - je vais me consacrer à son écriture à fond, peut-être publier quelques chapitres ici si vraiment j'ai un soudain rush d'inspiration XD et quand mon roman sera terminé, je passerai du temps dessus pour relecture, ajouts, modifications, coupage de passages (très français tout ça !), et j'attendrai un peu avant de comencer l'écriture de mon prochain roman, donc durant cette sorte de "pause romanesque", je pourrai enfin carburer sur Les Cicatrices n__n Attention, ça ne veut pas dire que je ne publierai rien ici avant la fin de mon roman hein, mais sûrement de manière trèèèès espacée >.<

 

Voilààà en tout cas sachez que je ne vous laisse pas tomber !

 

 

 

Quelques lectures que je vous recommande en attendant =) :

 

 

All I Need, Looking for him, Spiritless, End of innocence, Modern Don Juan

 

   

Cess

 

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Les Cicatrices, Chapitre huitième  posté le mercredi 20 mai 2009 00:20

 

 

      Chapitre huitième (Irina) :

 

 

 

Lorsque mon père vint me réveiller, il avait les traits encore plus fatigués qu’à l’ordinaire. Son visage doux, mais prématurément ridé, affichait un sourire emplit à la fois de bonté et de lassitude. Je ne pensai même pas à protester pour avoir été tirée du sommeil car il me faisait, purement et simplement, de la peine. Je savais que son travail à l’internat de Moscou l’obligeait à rester là bas pour la semaine, et que, à l’aube de la soixantaine et déjà grandement marqué par la vie, ça l’épuisait.

 

- C’est l’heure chérie, me dit-il d’une voix calme.

 

J’émis un grognement matinal et me cachai la tête sous les couvertures alors qu’il allait ouvrir en grand les volets de ma chambre ; le soleil et ses agressifs rayons baignèrent la pièce d’une luminosité trop forte pour que je puisse la supporter d’entrée.

 

Il quitta ma chambre, je me hâtai de refermer les rideaux ; maintenant que j’étais bien réveillée, autant éviter de me faire crever les yeux qui ne pouvaient accepter rien d’autre que les ténèbres.

 

J’enfilai des collants opaques noirs, et une robe vert émeraude, qui faisait écho à mes yeux. La seule  lumière qui vint guider mes gestes fut celle de ma chambre, une lumière artificielle. Je me regardai dans le long miroir cloué au mur, aussi haut que moi, et ne décollai pas mes iris du reflet que s’imposait comme le mien. Je voyais une fille de taille moyenne, au teint diaphane, rousse. Rousse, même plus, une chevelure enflammée, bouclée, lourde, longue, la seule chose que j’aimais vraiment en moi, celle qui donnait à ce miroir un brin de vie, le seul trait de caractère à chercher dans la glace. Je n’aimais pas ma banalité. Mon père me disait toujours « tu n’es pas banale, ma chérie. » Peut-être, mais moi, je ne me trouvais rien. Personne ne me trouvait jamais rien, puisque personne ne venait me parler. Il y avait Nikolaï, qui me voyait, mais ce n’était pas pareil… Kirill m’avait un jour donné l’impression de trouver en moi quelque chose que les autres ne trouvaient pas ; c’était sans doute pour cela que je m’étais accroché à lui. Mais j’avais tort. Personne. Excepté…

 

Penser à Kirill me fit penser à Vitaly. A notre cours en commun, la peinture. A ce qu’il m’avait révélé de lui, son goût pour les arts en général, sa voix basse et plus chaleureuse, ses regards détendus, ses sourires francs, la fossette qu’ils faisaient naître. En une heure à peine, il me semblait avoir appris plus du jeune homme que je n’en aurais jamais su si nous n’avions pas partagé cette classe. Et là, il m’avait dit que j’étais intéressante. Qu’il était dommage que je sois amoureuse de son frère, car je méritais mieux. Il avait pensé cela.

 

Pour Kirill, je n’avais eu de cesse de le démentir, cependant il ne me croyait pas. Evidemment, il avait installé le doute en moi. Mais sans doute n’était-ce qu’un résidu de sentiments qu’il me restait, la non-satisfaction d’une relation qui n’a jamais eu lieu qui s’installe et reste encore longtemps après que le sentiment en lui-même ait disparu. Je ne savais pas. Je ne voulais pas vraiment savoir.

 

Quoi qu’il en soit, il y avait Vitaly. Qui me voyait. Qui voyait quelque chose. Et là… je compris qu’il était dangereux pour moi. J’étais susceptible de m’attacher, stupidement, comme je m’étais attachée à Kirill pour ces mêmes raisons. Ils étaient différents, mais ils étaient frères tout de même, et si Kirill avait su me faire souffrir, ce serait le cas pour son cadet. Quoi qu’il arrive, je ne devais pas m’attacher. Pas trop. Pas plus que raisonnable.

 

Je sortis de mes rêveries, me rendant compte qu’il était l’heure pour moi de partir. Mon père s’était déjà éclipsé pour prendre son train ; il avait laissé un mot sur la table.

 

« Bonne semaine Irina, à vendredi. »

 

J’eus un sourire, car ce petit mot, il le réécrivait chaque lundi matin. Il aurait pu garder le premier et le réutiliser en débuts de semaine, mais il préférait tracer inlassablement les mêmes mots.

 

Je sortis.

 

J’arrivai juste à l’heure au lycée. La matinée fut totalement inintéressante. Rien ne se passa, les cours furent rébarbatifs. Je croisai Nikolaï au hasard dans un couloir, eut un espoir soudain qui retomba lorsque je vis qu’il était seul. J’aurais aimé parler avec Vitaly. Pour le connaître mieux. Je ne le vis pas. Et vint l’heure du déjeuner.

 

- Irina !

 

Je me retournai, et vis Aleksandra, une amie, s’avancer vers moi. Radieuse, grande, élancée, aux longs cheveux bruns attachés dont quelques mèches lui chatouillaient la nuque, elle avait toujours eu le don pour faire une entrée remarquable quelque part, tant elle était jolie. Je lui souris, alors qu’elle s’emparait d’un plateau.

 

-Comment tu vas ? Demandai-je.

 

- Ça va, répondit mon amie. Et toi ? On mange ensemble ?

 

Je répondis que oui, ça allait et que oui, nous pouvions manger ensemble. Je m’arrêtai devant les deux plats principaux que le réfectoire proposait aujourd’hui ; viande et riz, ou pâte aux légumes. J’allai me décider pour le premier choix, et avançai mon bras pour me saisir d’une assiette, lorsqu’une main s’empara de celle que je convoitais pour me la déposer directement dans mon plateau. Surprise, je lançai un regard à ma droite, pour découvrir tout d’abord deux yeux très bleus, un regard dur. Vitaly.

 

Celui-ci me salua.

 

- Irina, déclara-t-il de sa voix froide.

 

Je ne pus m’empêcher de me souvenir de la chaleureuse, plus basse, plus grave.

 

- Salut, répondis-je, sans vraiment savoir que dire d’autre.

 

Puis il s’empara d’un morceau de pain, pour me montrer qu’il n’était, à l’origine, venu que pour cela, me lança un nouveau regard indéchiffrable, et s’éloigna. Derrière moi retentit la voix d’Aleksandra, mais j’étais bien trop abasourdie pour l’écouter. Mais pour  qui se prenait-il exactement ?!

 

Je le suivis du regard, découvris qu’il déjeunait avec Nikolaï. Ce dernier m’aperçut alors, m’adressa un large sourire, et me fit signe de les rejoindre. Je fis « non » de la tête, cependant il insista, et sa soudaine agitation obligea Vitaly à lever de nouveau la tête pour comprendre ce qu’il se passait. Il me fixa, sans expression.

 

- Tiens, Nikolaï t’appelle, glissa Aleksandra, on y va ?

  

Au fond je n’avais pas tellement le choix… ni l’envie de me défiler. Je ne pouvais pas me mentir, je ne pouvais pas me dire que Vitaly ne m’intriguait pas plus que ça. Je voulais en savoir plus sur lui, il fallait que j’accepte ma fascination, au lieu de chercher à me baigner d’illusions.

 

- On y va, soupirai-je.

  

Je me dirigeai vers eux, suivie par mon amie. J’aurais voulu m’asseoir à côté de Nikolaï, mais Aleksandra, qui marchait plus vite que moi, s’y laissa tomber la première. Vitaly leva donc son regard pâle et bleu vers moi, avec quelque part, une pointe de provocation que je ne parvenais pas à attraper à deux mains. Je ne pus m’empêcher de lever les yeux au ciel, et la violence avec laquelle je posai mon plateau n’échappa à personne, je me sentis rougir.

 

Mon voisin de table s’esclaffa discrètement, secrètement, moqueur. Je me mis un point d’honneur à ne pas le regarder, concentrai mon regard sur la purée incolore qui semblait tourbillonner dans on assiette.

  

Il y eut un silence embarrassé, et je devinais les regards des trois autres cloués sur moi. Je ne savais pas pourquoi Vitaly m’irritait à ce point. Sa façon d’être était rageante. Sa façon d’être avec moi. Ou était-il ainsi avec tout le monde ? Il me semblait pourtant qu’il prenait la peine de me parler, à moi, lorsqu’il se foutait du monde. Mais me parler pour me rendre dingue, ce ‘n’était au final pas mieux que son indifférence la plus totale.

  

Je tenais fermement a fourchette, recueillis de la purée à l’apparence si peu alléchante, et n’en fit qu’une bouchée, qui m’arracha d’ailleurs une grimace. Toujours obstinée à ne rien regarder d’autre que mon plateau, j’entendis alors une voix à côté de moi, différente de celle à laquelle je me serais attendue. Plus grave, plus chaude, plus envoûtante, plus agréable et mélodieuse. En fait, c’était une voix de chanteur.

 

- And the world is like an apple… whirling silently in space… like the circles that you find… in the windmills of your mind…*

 

 

Surprise, je levai la tête vers la personne à côté de moi, qui aurait dû être Vitaly. Mais c’était Vitaly ! Il fixait le vide, comme souvent, tenait dans sa paume une pomme verte, qu’il faisait tourner et tourner encore entre ses longs doigts, qu’il tenait fermement dans ses belles mains. Et bientôt il n’y eut plus que ce vert  au creux de la chair, ce point de ralliement des regards, ce vert que tout le monde regarde alors qu’il ne regarde personne, et que personne ne se regarde. And the world is like an apple… Whirling silently in space.

 

 

- Tu as une superbe voix, déclarai-je alors, abasourdie.

 

Vitaly continua de fixer sa pomme. Un sourire en coin se creusa imperceptiblement sur sa joue, le début de sa fossette s’amorça.

 

Nikolaï se racla la gorge.

 

- Figure-toi, ma petite Irina, que Vitaly est devenu le chanteur officiel de notre groupe.

 

- Vraiment ?! Glapis-je.

 

Le concerné ne réagissait pas. Il restait de marbre, comme si derrière ces mots il y avait quelque chose que lui seul pouvait comprendre. Mais il ne pouvait pas y avoir de message caché derrière chaque phrase de chaque heure et chaque minute ! Je décidai d’ignorer son désintérêt total.

 

- Mais c’est génial, souris-je.

 

Il daigna enfin tourner la tête vers moi. Il y avait dans son expression une frustration étrange. Un sérieux qui n’allait pas avec la situation. Il n’y avait plus que lui, dans cette cafétéria. Lui, et ce qu’il pensait, qui se traduisait dans ses traits mais qui n’était pas déchiffrable pour autant. J’aurais voulu lui lancer un « je ne comprends pas » mais cela ne se serait pas bien prêté à la conversation. J’avais l’impression d’être la seule à percevoir une quelconque gêne chez lui… qu’elle me parût évidente. Plus qu’évidente, criarde. Sensorielle.

 

Vitaly ne dit rien. Il porta simplement une main à son cou, détournant le regard, et se gratta brièvement. Alors, je vis une cicatrice, fine, encore un peu récente, rosissante sur ce teint pâle, une cicatrice que j’avais déjà vue sur le cou de Nikolaï, Emelian, Stanislas et… Kirill. J’aurais voulu dire quelque chose sur l’instant, mais je n’en eus pas vraiment la force, ni même la présence d’esprit. Alors, prise d’un instinct qui me surprit, je posai deux doigts sur cette blessure presque élégante. Je sentais, sous sa peau, son pouls rapide, qui s’accéléra même encore un peu, sa peau fine, un peu délicate, mais impénétrable, comme l’écorce d’un arbre amaigrie, dont la solidité aurait demeuré néanmoins. Il y avait, dans cette finesse, la résistance d’un homme qui ne dit rien.

 

Ce qui me surprit encore plus que mon initiative, ce fut que lui, n’en prit pas. Il me laissa glisser le bout de mon index sur sa cicatrice, il ferma les yeux, presque tétanisé. Il ressemblait alors à un petit garçon, mais un petit garçon qui en sait déjà plus qu’un vieillard. Sa peau était tiède.

 

- Qu’est-ce que… parvins-je enfin à articuler.

 

Mais à peine eussé-je le temps de commencer qu’une main se saisit de mon poignet et coupa mon contact avec Vitaly. Mes doigts rencontrèrent une autre peau, plus chaude encore, plus rêche peut-être, lus agressive que cette forte douceur. Je levai les yeux, et c’était Kirill.

 

Il m’offrit ses yeux gris comme quelqu’un qui sait à qui il donne, et qui sait qu’il peut tout reprendre d’un claquement de doigt. Il m’obligeait à toucher sa propre cicatrice. Je pris conscience de ce qu’il se passait, tentai de me débattre, mais il m’en empêcha. Lorsque j’eus abandonné, il me lâcha enfin.

 

- C’est la marque du groupe, lâcha-t-il d’une voix sèche.

 

- C’est un peu violent… se permit Aleksandra.

 

Kirill la regarda quelques instants, elle baissa les yeux, se tut pour de bon. Le jeune homme attrapa une chaise au hasard derrière lui la glissa entre mon amie et Nikolaï. Je le regardai, mes mais jointes comme une proie effrayée sous la table. Je fixai son cou qu’il m’avait violemment donné. J’étais tremblante.

 

La marque du groupe ? Quelque chose était étrange là dedans. Mais personne ne dirait rien. Kirill engagea une conversation avec Nikolaï, avec son habituel air détaché. Il était toujours aussi beau. Non, il ne l’était pas. Si.

  

Il tourna la tête vers moi, encore ses yeux lune, qui me prirent de court. Je rougis malgré moi, je maudis pour cela.

 

Et puis il y eut cette voix oubliée qui vint résonner à mon oreille, cette voix voisine, cette voix de l’oubli et de la mémoire.

 

- Tu vois, c’est plus fort que toi, tu es folle de lui.

 

La voix s’en alla ainsi. La voix n’appartenait à personne. Il n’y avait personne à côté de moi. Juste l’ombre d’une présence passée. La voix était partie. Cette tristesse que je ressentis, je la lui devais.

 

Il n’y avait plus qu’une pomme verte, à présent, sur la table, à ma droite.

 

Half remembered names and faces… but to whom do they belong ? And the world is like an apple… whirling silently in space… like the circles that you find… in the windmills of your mind.

 

Vitaly…

 

 

 

Fin du chapitre huitième

Image : Naruto, Sakura et Sasuke

-> Enfiiiiiiiiiin n_n I did iiit XD

Suis vraiment désolée pour tout ce temps!

En plus, le bac approche, suis dans les révisions...

La suite arrive normalement sous peu ^^

<3333

 

 

 * Windmills of your mind, version d'Alison Moyet *_*

 

 

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Les Cicatrices, Chapitre neuvième__ Partie une  posté le mardi 09 juin 2009 01:30

 

 

            Chapitre neuvième (Vitaly), partie 1/2 :

 

 

  

C’est étrange, mais lorsqu’on se sent bien, d’un point de vue général, le temps a tendance à passer vite. Le temps, c’est un salopard ; on va mal, il ralentit, on va mieux, il accélère. Comme si le but ultime de la vie n’était que de nous laisser patauger dans de cruels instants. Vraiment. Est-ce pareil pour tout le monde, ou est-ce seulement moi qui n’ai pas droit aux bons plaisirs de l’existence ? Tout le monde, tout le monde, ne soyons pas parano. Mais peut-être moi, un peu plus que le monde.

 

Enfin, ce fameux bien être était très relatif ; mon passé me suivait. A chaque angle de chaque couloir, il m’attendait, comme un tableau  qui ne bouge jamais mais qu’on retrouve toujours, peu importe les chemins que l’on emprunte. J’étais pourchassé par des vagues de souvenirs. Quelle était cette peur étrange que mon corps accueillait, cette angoisse de la mémoire, cette anxiété des flashbacks ? La simple peur d’un adolescent traumatisé qui cherche à avancer, et qui avance tout de même. Car je devais le reconnaître, j’avais su avancer. Pas une seule nuit je n’avais pleuré sur mon sort, pas une seule. J’avais réfléchi, retourné mes pensées, mais aucune plainte. Comme Kirill l’avait dit, et c’était sans doute l’une des rares choses intelligentes qu’il fut capable de dire, j’avais ma putain de fierté qui retenait toujours mes larmes, mes crises.

 

Mais il ne servait plus à rien d’éviter le passé – si tant est que c’eût été possible. Parce que je m’étais embarqué dans une histoire non sans fin, mais sans vrai commencement. Pour l’instant, nous en étions toujours aux paroles, aux idées, aux rêves sanglants de vengance. Aux rêves cauchemardesques. J’avais signé un contrat qui m’empêchait de me défiler, j’avais la marque de cet accord plongée dans le cou, cette cicatrice si fine et blanche qui, à chaque seconde de chaque minute de chaque heure me brûlait la peau comme si la lame du poignard me touchait pour la première fois. Ma conscience de sa présence la rendait encore plus terrible, elle mettait feu à mes veines. J’avais une cicatrice. C’était comme si, lentement, mon corps se mettait à l’image de mon esprit, puis de mon cœur. Parce qu’on m’avait bien mutilé l’esprit à Tolstoï, et on m’avait bien mutilé le cœur. A présent on me mutilait le cou.

 

Ce cou, c’était un point de départ. Comme si depuis cette cicatrice, il allait s’en tracer d’autres, d’autres, d’autres, à n’en plus finir. J’avais l’impression qu’elles s’inscrivaient déjà, là, tout de suite, qu’elles se répandaient sur mon visage comme un miroir lézardé se lézarde sans cesse.

 

Stop. Je portai une main à mon cou, à mon unique cicatrice. Je fus étonné – stupidement – de ne pas me brûler la paume ; ma peau était à une température normale.

 

Une semaine et demie. Une semaine et demie depuis que je l’avais reçue, cette cicatrice. Une semaine et demie, aucun plan d’action, de simples explications, des paroles en l’air. J’étais retourné à cet endroit où Kirill m’avait traîné. Moi, je n’avais pas eu la force de regarder les photos ; qu’elles furent de moi ou d’autres garçons. Alors mon frère m’avait agrippé par les épaules, ouvert les yeux de force, et planté l’une des images sous les yeux. Je m’étais débattu, dans un vrai duel, j’aurais pu me dégager, cependant Emelian était venu lui prêter main forte. Apparemment, ils avaient tous ressenti ça, la première fois. Mais comment pouvait-on supporter la vue de gamins qui s’apprêtent à subir un viol, une humiliation, des coups ? J’étais de marbre, j’étais de pierre, j’étais une statue, mais il me restait un semblant de cœur pour n’en être pas capable. Kirill était un monstre, il était inhumain. Bien sûr, c’était faux, en fait il souffrait trop. Mais il était inhumain quand même.

 

Mon portable sonna. Je bondis dessus, ce fus pathétique ; on aurait dit un chie , de garde. Bref. Numéro inconnu ; j’hésitai à décrocher, et puis je m’exécutai.

 

- Allô ? Lançai-je d’une voix froide dans le combiné

 

J’entendis ma voix résonner, comme lorsque le réseau défaille un peu. Je me figeai ; la voix d’un glaçon, emprunte d’un calme qui n’existait ni dans ma tête, ni dans mon cœur. Cœur, plusieurs fois que j’utilisais ce mot. Revivait-il un peu ? Après ce cocktail de souvenirs ?

 

- Vitaly ? Comment tu vas ?

 

Je n’en crus pas mes oreilles. Cette femme qui me parlait… ma mère ! De qui je n’avais pas eu de nouvelles depuis quelques temps déjà. Si j’étais intérieurement heureux, extérieurement je  ne semblais pas si ému.

 

- Oh, m’man, ça va et toi ?

 

Elle rit au bout du fil, de son rire de femme qui avait bercé mon enfance, bercé mes moments d’insouciance. J’eus un léger frisson.

 

- Montre moins d’enthousiasme, je vais croire que je te fais plaisir en t’appelant !

 

Cette phrase m’arracha un sourire en coin. Ma mère avait un sarcasme bien prononcé dont j’avais hérité mais dont j’osais moins me servir ces derniers temps. Je l’adorais. Elle, et le sarcasme. Je les adorais.

 

Je me mis à lui raconter mon arrivé au lycée publique. Elle ne savait pas ce qu’il s’était passé à Tolstoï, cependant avait vu mon état, elle avait compris que quelque chose n’allait pas. C’était sans doute un truc de mères, un sixième sens qui leur permet de savoir lorsque leur gamin sourit mais pleure de l’intérieur. Je ne savais pas trop par ou commencer. Je pensais déjà au moment où elle devrait raccrocher, rappelée à ses occupations de femme politique très occupée. Nos conversations étaient toujours épicées au regret d’une fin qui arrive.

 

- … et j’ai revu Kirill, finis-je par déclarer.

 

Ces mots engendrèrent un silence. Elle non plus, n’avait aucune nouvelle de son fils aîné ; il ne lui avait jamais pardonné de l’avoir enfermé à Tolstoï. Il ne savait pas que c’était notre père qui en avait décidé ainsi, et qu’elle avait dû se battre fiévreusement pour m’obtenir la permission de quitter le pensionnat. Elle traînait dans sa conscience la rancœur injustifiée de mon frère.

 

Je soupirai.

 

- Comment va-t-il ? Demanda soudain ma mère, presque inquiète.

 

Je la rassurai immédiatement, lui dis qu’il allait bien, qu’il travaillait comme pion dans mon lycée. Pas question de lui faire part de ce qui se tramait entre nous, elle était déjà assez mal comme ça. Et puis, si elle était l’une des personnes à qui je parlais le plus,  il y avait des limites.

 

Et alors, lorsqu’elle me demanda si nous étions amis, je ne sus que répondre. Rapidement, très rapidement, je me remémorai cette haine accumulée envers lui, qui ne m’avait pas quittée lorsque je l’avais revu, et qui se traînait toujours un peu derrière moi. Comment considérais-je mon frère ? Il y avait, entre nous, un amour étrange mais indéniable. Un amour guidé par une rivalité masculine, une constante envie de se trouver tous deux au cœur d’un conflit. Nous nous moquions l’un de l’autre sans vergognes, prenions plaisir à l’humilier. J’adorais le voir sans voix, incapable de répondre à mes piques. Mais je le respectais aussi. En tout cas, quelque chose était différent.

 

- Je ne sais pas, avouai-je enfin. Je ne sais pas si c’est un ami.

 

Silence.

 

- Vitaly, tu vas bien ?

 

Ce foutu sixième sens. Il me fit reprendre ma distance habituelle, qui s’appliquait même à celle qui m’avait donné la vie. Quelque chose se referma en moi, ce quelque chose qui m’avait permis de penser plus librement le temps de quelques minutes.

 

- Oui, je dois y aller, salut maman.

 

- Vitaly…

 

- Salut.

 

Je raccrochai, balançai mon portable sur mon lit.

 

Le reste de la journée, cette histoire de coup de téléphone me resta en travers de la gorge. Je n’aurais pas dû être incapable de parler à ma mère. Mais c’était comme ça. Je l’aimais, c’est peut-être bien la seule sur cette terre, mais malgré cela, je ne pouvais pas. J’avais peur des mots. Je passai la journée renfermé sur moi-même. Aux interclasses, je me réfugiais au fond de la cour, me tapissais entres les deux ailes du bâtiment, et demeurai introuvable. Nikolaï n’eut pas le temps de m’interpeller à la fin de nos classes, tant je courrais vite, et Kirill ne me tomba pas dessus. La seule personne avec qui j’échangeai un mot fut Irina, ses yeux verts. C’était avec eux que j’avais l’impression de converser, plus que la fille en elle-même. Non pas qu’elle fût inintéressante, mais ses yeux la révélaient tout entière. Ils étaient toute sa fragilité, et toute sa force à la fois. Et quand elle les fermaient, c’était encore une nouvelle façon de la découvrir, plus innocente, moins abîmée par la vie – car je ne savais rien d’elle, mais je lisais quelque part sur son visage qu’elle était un peu lasse.

 

- Tout va bien ? Me demanda-t-elle avec un léger sourire inquiet.

 

Un sourire, encore un. Je ne voulais pas admettre à quel point cela me troublait. Je n’aurais pas dû être troublé ! Mais bon sang, comment me cacher que cette fille, cette fillette, cette gamine, avait eu mon entière attention depuis la première fois que je l’avais vue ? Je me souvenais encore l’éclair roux que j’avais perçu du coin de l’œil. Peut-être n’avais-je pas été déstabilisé tout de suite, mais elle n’était pas restée transparente, pour ainsi dire.

 

Donc elle souriait, et je devenais incapable de calculer 2 + 2. Génial. Ma pensée me surpris. Je venais de faire de l’ironie. Ça ne m’était pas arrivé depuis… Tolstoï. Avant Tolstoï.

 

- Tout va bien, répondis-je en détournant les yeux et à voix basse.

 

Il fallait que j’arrête de la laisser interrompre le cours de mes pensées. A présent, elle devait avoir compris ce qu’il se tramait dans ma tête au moindre battement de ses cils, c’était tellement évident, tellement affligeant, humiliant. Oui, humiliant, c’était bien le mot. Horriblement humiliant.

 

Je ne me posai pas tant la question sur ce que je ressentais, néanmoins. Pour l’instant j’étais incapable de savoir si mon cœur battait, incapable d’identifier une simple émotion s’il s’en présentait. Irina n’était pour l’instant qu’un trouble à mes yeux. Et je ne savais pas bien s je voulais qu’elle devînt plus, où qu’elle restât ce trouble, et seulement ce trouble.

 

Nous échangeâmes quelques mots. J’eus même envie de sourire, à l’une de ses répliques, mais je ne le fis pas. Par pudeur, et également, par manque d’habitude. Et la journée prit fin.

 

Le lendemain, la matinée passa bien rapidement. J’allais mieux que la veille, ainsi ne cherchai-je pas à éviter Nikolaï ou mon frère. Ce dernier me rejoint d’ailleurs aux alentours de midi, je me trouvais dans le réfectoire, en compagnie de – justement – Nikolaï, et d’Irina. C’était moi qui était allé m’asseoir à sa table, d’emblée. Elle n’avait pas réussi à cacher sa surprise, ça m’avait un peu amusé.

 

C’était une compagnie agréable. Nikolaï ne me dérangeait pas non plus, bien que je fus sur mes gardes avec lui ; sa cicatrice me sautait aux yeux à chaque seconde, me renvoyait à la mienne, et à la promesse de vengeance qui nous liait. Mis à part tout cela, et mis à part sa désinvolture parfois rageante, il n’était pas banal, et notre passé commun  nous liait plus fort que je ne l’aurais cru.

 

- Salut la plus belle, lança Kirill à l’adresse d’Irina.

 

Le silence qui fit suite à ses paroles, et qui ne dura qu’un quart de seconde, me sembla s’étirer sur un millénaire. Je jetai immédiatement un coup d’œil vers la concernée, qui regardait son assiette, et dont les joues se coloraient. Je ressentis, quelque part dans ma poitrine, un pincement dans ma chair. Je ne savais pas trop à quel niveau il se trouvait, mais en tout cas, il était bien réel. Un tout petit pincement. Mais il passa si vite… peut-être l’avais-je imaginé. Peut-être. Sans doute. Ce n’était rien.

 

- Salut, répondit-elle, interdite.

 

Bien sûr, elle était obligée de paraître troublée. Ce n’étaient que des mots, bordel ! Des mots de Kirill qui plus est. J’avais envie de lui dire d’ignorer ça, que ça ne voulait rien dire. Que ses mots à lui ne voulaient rien dire.

 

Mais je n’en fis rien. Parce qu’après tout, c’était leur histoire, pas la mienne. Oui, mais c’était désagréable, de penser à « leur » histoire, et de m’en exclure. Tant pis.

 

- Vitaly, Niko, on va pas tarder à y aller, déclara mon frère.

 

Mon frère. Décidément, je le haïssais toujours. Mais c’était mon frère. Et avec lui j’allais me venger des salauds qui m’avaient bousillé la vie. Un jour, peut-être, aurais-je ma vengeance face à lui ? Car soyons clair, je lui en voulais. Parce que lorsqu’il avait subi son viol, il était non seulement devenu distant, mais méchant avec moi. Et lorsqu’il avait quitté le pensionnat, il m’avait laissé seul derrière, sans aucune trace de lui. Il m’avait abandonné. Avant, je comptais sur lui plus que sur n’importe qui. Aujourd’hui, je comptais moins sur lui sur le prêtre de Tolstoï.

 

- Aller où ? Demandai-je froidement.

 

Kirill rit.

 

- Du calme chéri, j’vais pas aller te violer derrière le lycée, rétorqua-t-il.

 

A ces mots, soudain je devins une statue. Il arborait un sourire qui s’étendait vicieusement sur ses joues et ses yeux gris cruels ne quittaient pas le bleu des miens. Je n’arrivais pas à croire qu’il ait pu dire une chose pareille. Lui. A moi. Il avait vécu ça, lui aussi ! Et il…

 

Irina semblait avoir compris que la réplique n’était pas drôle. Je sentais son attention peser sur notre duel silencieux. Puis, comme pour tenter de me rattraper, je fis semblant de trouver mon frère hilarant, émis un rire si falsifié qu’il – j’en étais sûr – ne trompa personne, et balançai sur Kirill le bout de pain qui traînait sur mon plateau. Il l’atteint en plein visage, et mon frère sourit, cette fois plus innocemment, rentra dans mon jeu de complicité fraternelle tout en sachant que tout n’était que comédie.

 

- Va falloir t’habituer à son humour décapant, intervint Nikolaï, il aime beaucoup ce genre de petites blagues.

 

Je sentis bien l’avertissement caché, qu’Irina ne pouvait pas comprendre. En gros, Kirill avait pris plaisir à faire du malheur de sa vie, de ce qui l’avait rendu infecte, une bonne plaisanterie amicale et sympathique. Il était vraiment spécial. Il avait vraiment perdu les pédales, aussi.

 

- Bref, aller où ? Répétai-je.

 

- Répéter, répondit enfin Kirill. Pour le groupe, dans le gymnase. On aura quelques concerts à donner au lycée à l’occasion de quelques fêtes organisées, tu sais, Toussaint et tout le reste.

 

Je hochai la tête, repoussai mon plateau vers le centre de la table pour signifier que je n’avais plus faim.

 

- Tu n’as quasi rien mangé ! S’exclama Irina.

 

Je ne pus cette fois empêcher l’ombre d’un sourire. Je ne mangeais jamais beaucoup. Quand j’étais petit, je dévorais tout et n’importe quoi, mais depuis que j’étais entré en internat mon appétit en avait pris un coup violent. De son côté, elle avait mangé l’intégralité de son entrée, son plat principal, et s’attaquait maintenant à son yaourt, tandis qu’une pomme l’attendait encore. Impressionné d’une certaine façon, je regardai plus attentivement sa morphologie ; elle avait quelques rondeurs, mais elle n’était absolument pas grosse. Elle était comme il fallait. Et elle était belle, elle avait de l’élégance, dans ses mouvements, une élégance dans ses traits.

 

- La morfale va se mettre à complexer, ironisa Nikolaï. Tu n’es qu’un ventre sur patte Rina !

 

Elle avait un surnom. Ça me fit étrange d’entendre quelqu’un l’appeler ainsi, cela marquait une proximité certaine. Sans comprendre, j’eus soudain envie de pouvoir en faire de même. La surnommer. Être assez proche d’elle pour cela.

 

- Ventre sur patte peut-être, mais elle est parfaite, commenta mon frère, rappelant ainsi son existence.

 

  
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