
Chapitre septième (Vitaly) partie 1/2 :
Le plafond de ma chambre me permettait de me laisser aller aux aléas de la vie, et pour ça, je lui en étais reconnaissant. A vrai dire, quoi de plus pratique qu’un plafond blanc, large, qui s’étend au dessus de nos têtes comme de la neige renversée dans l’infini ? Le blanc n’était pas une couleur, c’était une valeur, neutre. Elle pouvait signifier aussi bien la vie que la mort, une chose et son contraire, c’est pourquoi il était facile de s’imaginer des histoires plus délirantes les unes que les autres en le fixant. C’était également utile lorsqu’on voulait ne penser à rien, lorsqu’on ne pouvait penser à rien. Je ne connaissais personne qui, un soir où la grisaille se serait emparée de son cœur, ne s’était jamais allongé sur son lit, incapable de faire autre chose que de fixer indéfiniment son plafond.
Ce soir, je le scrutais aussi, mais je n’étais pas spécialement de mauvaise humeur. En fait, je pensais à beaucoup de choses, repassai dans mon esprit les événements des derniers jours. Je n’avais pas eu tellement à encaisser si j’y réfléchissais bien ; le retour de mon frère, et la présence d’un ancien élève de Tolstoï. C’était peu, mais c’était gros. Comme un morceau de viande trop gros qui se coincerait dans ma gorge. La semaine avait passé difficilement. Au coin de chaque couloir je croyais voir Kirill, qui me fixait de ses yeux gris et vils, attendant je ne sais quelle réaction de ma part. Je ne lui avais pas fait ce plaisir. Je m’étais contenté de marcher droit devant moi, le visage haut et la posture droite, fière, le dépassant d’un coup d’épaule auquel il ne répondait que par un léger sourire indéchiffrable.
Il n’était pas nécessaire pour moi de lui parler avant ce soir, alors je ne lui parlais pas. Sans doute pour m’habituer à sa présence nouvelle, pour gérer ma rancœur, la ranger au fond de moi-même le temps que j’apprenne ce qu’il voulait vraiment. C’était plus facile que je ne l’aurais cru, en fait il me suffisait de penser au mystère qui planait autour de lui, de me souvenir qu’il était mon frère, et que malgré ma haine quelque chose nous reliait.
Penser à lui me faisait penser à Irina. Sans savoir pourquoi, je me mis à sourire. Puis mon sourire retomba. Cette fille était différente de celles que j’avais pu côtoyer – évidemment, à Tolstoï je n’avais pas eu le loisir d’en connaître, mais peu importait, je savais qu’elle sortait du lot –, seulement je n’étais pas le seul à l’avoir remarqué. Mon frère aussi le savait, et lui portais une attention toute particulière. Cela se voyait dans leurs regards échangés. Et bien qu’elle niât le fait d’être amoureuse de lui, je sentais bien qu’au fond d’elle ses sentiments n’étaient pas clairs. Je le savais encore mieux qu’elle. A moins qu’elle préférât ne pas me l’avouer, en quel cas elle en savait autant que moi. Enfin, je ne savais pas pourquoi son lien avec Kirill m’affectait tant ; après tout elle n’était rien pour moi. Juste une personne que je considérais comme intelligente, et Dieu sait que pour moi, elles étaient rares. Nouvelle pensée, nouveau sourire. Quelle que soit sa relation avec Kirill, elle me portait de l’intérêt. Brusquement je me relevai ; pourquoi était-ce donc si important pour moi ? Je ne connaissais cette fille que depuis une semaine et déjà… déjà je voulais qu’elle me remarque plus que n’importe qui d’autre. Déjà… déjà je la trouvais spéciale, belle, et sublimée par son intelligence discrète. Déjà… déjà je ne contrôlais plus rien lorsqu’elle me souriait. Je me pris la tête entre les mains. Je n’avais jamais été amoureux. Je n’avais eu que deux petites amies dans ma vie, la première était belle, la deuxième était drôle, toutes deux étaient des filles bien, et comme toutes les filles bien, elles avaient fini par me fuir. Leur départ ne m’avait pourtant pas attristé. A vrai dire, je n’étais pas plus attaché à elles qu’à mon premier stylo plume – et celui-ci pourrissait dans une décharge publique depuis bien des années sans doute. Pourtant je ne m’étais pas mal conduit avec elles. Je ne comprenais pas. On me répétait souvent que j’étais beau, que j’en imposais, que j’étais charismatique, et bien que je n’y crusse pas, tout le monde semblait s’accorder sur ces points. Alors pourquoi n’osait-on pas m’approcher ? Parce que dans ma soi-disante beauté, je faisais peur. Alors, quand Irina partirait-elle en courant ? Quand finirait-elle par avoir peur de moi, comme les autres ?
« Elle n’est pas comme les autres » m’asserte une petite voix. C’était vrai, mais je ne pouvais m’empêcher d’être anxieux. Et cette montagne russe de pensées, qui s’engrenaient les unes aux autres m’amena à une seule et unique conclusion que je n’avais même pas la force ni l’envie de repousser : Irina me plaisait. Beaucoup. Beaucoup trop. Je ne me serais pas proclamé amoureux pour autant, simplement sous l’emprise, frappé par la foudre. J’eus un sourire ironique ; c’était étrange, pour un cœur anesthésié, de ressentir quelque chose de si fort. C’était comme s’il battait à nouveau. Mais uniquement pour elle ; car lorsqu’elle n’était pas près de moi et bien tout redevenait de glace, de mes regards à mes sourires, en passant par mes mots blessants lâchés au hasard. Et j’étais si peu habitué à me montrer agréable avec une personne que parfois, j’étais tout près de la blesser, elle. Je n’avais pas à fournir d’effort pour me montrer infecte, je ne me protégeais pas, où alors ne faisais plus exprès de me protéger, c’était devenu automatique de mépriser le monde. Je ne faisais pas partie de ces garçons qui se voilaient la face lorsqu’ils rencontraient la fille qui faisait chavirer leur cœur, j’étais plutôt le genre de type qui s’accrochait à ce rayon de lumière, sans bien savoir où cela le mènerait mais sachant néanmoins que ça le mènerait quelque part. Je l’avais souvent dit ; mon but dans la vie, c’était de m’en sortir. Vivre dans la rancœur et les tumultes du passé ne m’intéressait pas. Ma froideur ne m’intéressait pas. Mon dédain ne m’intéressait pas. Ma personnalité actuelle ne m’intéressait pas. Si j’avais toujours eu un côté sauvage et méfiant, je n’avais jamais été méchant, je n’avais jamais été, pour reprendre les mots de mon frère « un con insensible ». Mon état actuel n’était que momentané. Je l’espérais. L’espérais fort.
Mon réveil m’arracha à mes pensées. Je l’avais réglé spécialement pour qu’il sonne à vingt-deux heures. C’était l’heure à laquelle je devais partir, pour être au point de rendez-vous que Kirill m’avait donné dans les temps. Lundi dernier, le seul jour où nous nous étions parlé, lorsqu’il m’avait enfermé dans la salle 106 avec lui, c’était pour me dire qu’il avait quelque chose à me dire, à me prouver, quelque chose d’important. Que ça expliquerait sa cicatrice. Que ça expliquerait son attitude. Que ça expliquerait tout. Et que j’aimerais ça.
C’était dur de résister à de telles paroles ; il était le roi de la persuasion. Je me levai donc, soupirant. J’enfilai un manteau noir et une écharpe pour me protéger du froid, et avant de sortir, lançai un regard vers la photo de ma mère sur la table de chevet. Ses yeux bleus me percutèrent et un violent coup du cœur m’arracha une grimace de douleur. Elle me manquait. Elle seule savait encore me faire si mal lorsqu’elle n’était pas là. Elle, et à présent Irina. Je priai secrètement pour que la jolie rousse ne soit jamais absente. Et puis je m’éclipsai.
Semion – mon père – ne me demanda même pas où j’allais. Aleksandra n’osa pas demander. Il faisait un bien beau père, elle faisait une bien belle épouse effacée. J’eus un sourire narquois envers leur vie pathétique, le dédaignai du regard de manière évidente et sans doute douloureuse pour ma belle mère au moins, et claquai la porte derrière moi.
L’air froid m’attaqua les sinus alors que je prenais une profonde inspiration, ce genre d’inspirations qui ont l’air de vous arracher les narines. Bizarrement, cela me revigora, et je me mis en marche vers l’arrêt de bus à côté de chez mon père, suivant les instructions que m’avait données mon frère.
« Prend le bus dans la direction opposée à celle du lycée et descends au troisième arrêt, je t’y attendrais. » Parfait, Kirill. Je suis prêt à te rejoindre. Prouve-moi que je prends la bonne décision, pensai-je avec une pointe d’amertume et de doute.
Le bus ne mit qu’une poignée de minutes à arriver, comme je l’avais prédit. Je montai, sans ticket, et en m’en foutant. Je fus étonné de constater que j’étais loin d’être le seul, malgré l’heure tardive, à me trouver dans le véhicule. Sans regarder personne, excepté la jeune femme qui me dévisagea étrangement lorsque je vins m’asseoir en face d’elle et que j’intimidai d’un éclair dans mon œil bleu, je pris place et attendit. Je regardai le paysage de Saransk défiler, cette ville étant bien différente de Moscou. Et heureusement.
Troisième arrêt. Je descendis, et me rendis compte que je ne me trouvais pas bien loin de Soviet Square. Dès que je fus hors du bus, le visage de mon frère s’imposa comme une forte averse. Je le lorgnai d’un regard indécis, attendant qu’il prenne la parole, ce qu’il ne fit pas. Au lieu de ça, il m’ordonna de le suivre, d’un mouvement de tête. Et comme je n’avais pas envie d’être le premier à briser le silence, je lui obéis, dans une fierté stupide de frère cadet. Plus il avançait, et plus on s’éloignait de Soviet Square pour s’aventurer dans des rues de moins en moins fréquentées. Ça ne me faisait pas peur, mais j’avais comme l’impression que Kirill l’aurait voulu ; il ne cessait de me lancer des regards en coin, accompagnés de sourire très légers qui retombaient dès qu’il apercevait mon visage stoïque. C’était un plaisir de le décevoir ainsi
Au bout d’un instant, il s’arrêta, et me regarda droit dans les yeux. Je ne le laissai pas faire bien longtemps car je me mis à contempler les alentours d’un air inquisiteur. Le quartier semblait peu fréquenté, mais pas spécialement mal famé. Surprenant.
- Vitaly, s’impatienta mon frère devant mon manque de concentration.
Je me tournai vers lui avec une expression exaspérée sur le visage.
- Ce que tu vas voir, je t’interdis d’en parler, est-ce que c’est clair ?
Silence. Je n’avais pas envie de répondre. Je restai coincé dans un mutisme puéril.
- C’est clair ? Répéta-t-il plus fort.
Il ne me faisait absolument pas peur, cependant je sentis que je devais consentir pour découvrir de quoi il parlait.
- O.K, soupirai-je.
Kirill me scruta encore quelques secondes, puis s’avança vers la porte d’une maison coincée entre mille autres semblables – on aurait dit une rue typiquement anglaise, tant les bâtiments se ressemblaient. Il l’ouvrit, elle s’ouvrit en un grincement continu de bois abîmé. Je pénétrai l’endroit à la suite de mon frère, qui semblait assuré. Il m’ordonna – inutilement – de refermer la porte derrière moi, et n’alluma les lumières que lorsqu’il l’eut entendu claquer.
Mes yeux durent s’habituer à la brillance nouvelle. Instinctivement je plissai les paupières et me protégeai de mon bras, laissant le temps à mes iris de quitter les ténèbres.
Une brusque tape sur mon épaule droite m’arracha une grimace de douleur, et alors je contemplai la pièce dans laquelle je me trouvai. Elle n’avait rien d’extraordinaire. Elle était simplement meublée de quatre bureaux collés les uns à la suite des autres contre le mur du fond. Seulement, accrochées aux autres murs, je pouvais voir des centaines et des centaines de photographies qui s’étalaient comme des grains de sable sur une plage.
- Qu’est-ce que… marmonnai-je.
Mais en m’approchant, je vis très bien ce que les images représentaient. Tolstoï. Le pensionnat pris dans tous les angles possibles, les élèves dans la cour, les professeurs, et – mes poings se serrèrent automatiquement – le prêtre. Comme hypnotisé par les photographies, je ne pouvais m’empêcher de les parcourir unes à unes. De plus en plus, elles me choquaient. Certaines avaient même été prises de nuit, à travers une fenêtre d’un couloir, et l’on pouvait apercevoir deux silhouettes marcher vers une même destination. Il y en avait beaucoup de ce genre. La personne de derrière ne changeait jamais. Mais celle de devant, plus juvénile et fragile, changeait toujours. Et puis… mes yeux tombèrent sur un cliché particulier. Le prête était encore derrière. Devant, c’était un jeune homme brun, encore plus pâle que d’habitude, qui marchait tête baissée. Il était plus grand que le prête mais il savait bien que se débattre ne servait à rien ; il n’aurait pu s’enfuir, il aurait été rattrapé. Et aucun enseignant ne disait rien quant à ce que vivaient les élèves.
Le garçon brun, c’était moi, un an et demi plus tôt, environ.
Un tas d’émotions remuèrent en moi. Mes entrailles se tordaient comme des serpents se nouaient entre eux. Je me revoyais marcher dans ce couloir. Je réentendais ces pas lourds derrière moi. Je sentais à nouveau cette menace peser sur mes épaules, cette peur atroce m’endoctriner l’esprit.
Je me retournai vivement, incapable de supporter la vue de cette photo plus longtemps, et fixai Kirill d’un regard qui pour une fois n’avait rien de froid ni de méprisant ; il était perdu, déstabilisé, plein d’émotions enfantines et déchirantes. Mon frère avait croisé les bras sur sa poitrine, il souriait. Ce sourire me ramena dans le présent et réveilla la colère qui aurait dû exploser depuis plusieurs secondes que je fixais l’image.
- T’as pris une photo ce soir là ? Crachai-je, prêt à bondir sur lui.
Je n’étais pas bagarreur de nature. Mais là, ça allait plus loin que la nature elle-même.
- On est tous passés par là, m’asserta-t-il. Et j’avais besoin que tu passes par là pour t’amener ici.
- Et pourquoi ça ?!
Je n’avais jamais été aussi agressif. Je n’attendais plus qu’un mot de travers pour me ruer vers lui et lui arracher la tête. Seulement une soif avide d’explications me retenait encore. Heureusement pour lui. Oui, heureusement pour lui.
D’un geste circulaire, Kirill montra la pièce.
- Qu’est-ce que tu vois ?
- Le travail d’un connard sadique et psychopathe, sifflai-je, presque à bout de patience.
Mon frère explosa de rire.
- C’est le travail d’un rancunier, expliqua-t-il. Tu ne comprends pas, Vitaly ? Je ne suis pas seul à faire ça, Nikolaï m’aide, avec deux autres types ex-Tolstoïens du lycée. Parce que nous voulons notre revanche. Mais nous avons besoin de plus de monde… deux quatre seuls revanchards, ce n’est pas beaucoup. J’ai besoin de toi, qu’est-ce que tu en dis ?
Il y eut un long silence. Ma colère s’était soudainement évanouie, au profit d’une incrédulité sans pareille. Nikolaï faisait partie… de ça ? Ainsi que deux autres types avec qui je n’avais pas encore été présenté ? Le mot « revanche » cependant sonnait bien à mon oreille. Il semblait… adéquat ! Oui, c’était le mot, adéquat. Je mentirais si je disais que je ne voulais pas me venger. Mais mon désir d’oublier Tolstoï était si grand qu’il me permettait encore d’hésiter.
- Pourquoi ne pas montrer toutes les photos des gamins suivis par Gabrilov à la police ?
Prononcer le nom de mon violeur me fit frissonner de dégoût. Et pour une fois, je vis que Kirill était aussi profondément marqué que moi ; il cracha littéralement au sol.
- C’est prévu, me lança-t-il d’un ton sec. Mais je pensais à une vengeance plus… personnelle. Je veux lui faire payer… je veux lui faire mal, ajouta-t-il tout bas, d’une voix si tremblante de rage que j’en aurais presque pris un pas en arrière.
Cette colère, cette haine, c’était légitime. En voyant les photos, je ressentais la même chose. En me rappelant de ma nuit d’enfer, j’avais l’impression de ressentir pire encore. J’en oubliais ma fureur contre mon frère ; en cet instant nous étions deux blessés à vie qui se retrouvaient dans leur douleur et se tenaient chaud avec leur rancœur commune.
- Alors ? Me demanda mon frère.
Sa question était insistante. Je sentais que ma réponse ne pouvait pas tarder. Il ne m’offrait pas le luxe de réfléchir. Moi-même je ne m’en offrais pas le luxe. Je devais prendre une décision, là, bouillonnant de rage et de souffrance, tant que mon sang était encore chaud et que mon cœur saignait encore, car si la fureur et la peine ne m’aveuglaient pas, c’était idiot, je ne saurais pas prendre une décision qui illustrait réellement mon envie la plus profonde. Pour cette situation, j’avais besoin de ne connaître aucun recul.
- Je marche, lançai-je sans réfléchir. Je marche, je marche.



et je risque... de devoir porter un tutu rose 

de plus, le prénom Leah est le prénom de ma cousine 






Suite dès que
possible !
OMG,
je meurs *_*






